Israël réactive un décret gouvernemental vieux de 58 ans visant à saisir des propriétés palestiniennes essentielles à Jérusalem

Israël réactive un décret gouvernemental obscur de 1968 autorisant la saisie unilatérale d’une cinquantaine de propriétés jouxtant l’esplanade des Mosquées. Les habitants dénoncent une tentative d’expulser les Palestiniens et d’achever la judaïsation de Jérusalem.

Un autre quartier palestinien de Jérusalem est dans le collimateur d’Israël, le gouvernement israélien ayant rouvert une procédure vieille de 58 ans visant à s’emparer de la rue stratégique de Bab al-Silsila, dans la vieille ville de Jérusalem, adjacente à l’esplanade des Mosquées. Nombre des propriétés visées par cette saisie sont centenaires et datent des périodes ottomane, mamelouke et ayyoubite.

La décision a été relancée après que le ministère israélien du Patrimoine a recommandé dimanche d’autoriser la Société d’État pour la reconstruction et le développement du quartier juif à reprendre une cinquantaine de propriétés à Bab Al-Silsila. Elle s’appuie sur une décision de 1968 du gouvernement israélien visant à étendre le quartier juif de Jérusalem de ses cinq dounams d’origine à 116.

La décision de 1968 détaillait des actions qu’Israël avait déjà entreprises l’année précédente, notamment la démolition et le déplacement forcé du quartier de Magharbeh (marocain) dans les premiers jours suivant l’occupation de la ville en juin 1967. Elle comprenait également la confiscation de propriétés palestiniennes à Bab Al-Silsila au profit de la Société pour la reconstruction et le développement du quartier juif, fondée en juillet de la même année.

L’importance de la rue Bab al-Silsila tient à sa proximité immédiate avec l’esplanade des Mosquées, qui a été un point chaud politique à Jérusalem au cours de la dernière décennie en raison des incursions fréquentes et répétées de colons sur ce site religieux, considéré comme le troisième lieu saint de l’islam.

« Ma famille possède une maison à Bab Al-Silsila, qui date de l’époque mamlouk et qui est également un bien de mainmorte islamique », a déclaré à Mondoweiss un Palestinien de Jérusalem qui a souhaité garder l’anonymat . « Actuellement, soixante personnes de plusieurs générations de la même famille y vivent », a-t-il précisé.

Cet habitant, qui avait six ans lors de l’occupation par Israël de la partie orientale de Jérusalem, se souvient que « des centaines de familles ont été contraintes de quitter leurs maisons ». Il se rappelle également avoir entendu dire par ses parents et ses oncles qu’avant la Nakba, il avait des voisins et des amis juifs.

Il a ajouté avoir appris plus tard la décision de 1968 de confisquer les propriétés de sa rue pour agrandir le quartier juif. « Nous avons toujours vécu dans la crainte que cela puisse arriver du jour au lendemain », a-t-il expliqué.

Bien que les habitants de Bab Al-Silsila n’aient encore reçu aucun avis, ils se préparent déjà à une éventuelle confiscation. « On discute des propriétés qui seront touchées, même si personne n’envisage de partir », a expliqué un habitant. 

« Nous pensons que les autorités israéliennes tâtent le terrain avec cette annonce, pour voir quelle serait la réaction si elles confisquaient réellement nos biens », a-t-il déclaré, ajoutant que « ce qui est évident, c’est qu’elles sont déterminées à prendre le contrôle des environs d’al-Aqsa et de toutes les voies menant à l’esplanade des Mosquées. »

Mais pourquoi le gouvernement israélien décide-t-il de rouvrir maintenant une obscure décision de 1968, et quelles sont les chances qu’elle soit réellement mise en œuvre ?

Les perspectives de mise en œuvre de la décision de 1968

L’armée israélienne a affirmé avoir besoin de contrôler le quartier de Bab al-Silsila, qu’elle considère comme une rue vitale et stratégique, tandis que le ministère israélien du Patrimoine a déclaré que la confiscation des propriétés de cette rue serait « historique », ajoutant qu’elle permettrait à Israël d’exercer un « contrôle total sur le quartier juif ».

Le gouvernorat palestinien de Jérusalem a averti dimanche dernier que la décision du gouvernement israélien de revenir sur la décision de confiscation de 1968 constitue « une tentative de vider les abords de l’esplanade des Mosquées de toute présence palestinienne », soulignant qu’Israël « tente d’imposer des faits sur le terrain pour judaïser la ville ».

Cette décision vieille de 58 ans a refait surface dans l’actualité en juillet dernier, lorsque Mayer Porush, alors ministre israélien de Jérusalem, a adressé une demande officielle au gouvernement, la veille de sa démission, afin d’appliquer la décision de 1968. Cette demande appelait le gouvernement israélien à autoriser la Société de développement et de reconstruction à prendre possession des propriétés palestiniennes situées dans la rue.

Selon Midhat Dibeh, avocat palestinien et conseiller juridique du gouvernorat de Jérusalem, les gouvernements israéliens successifs se sont abstenus d’appliquer cette décision pendant des décennies, principalement en raison de « la possibilité de répercussions arabes et internationales ».

« Bien que des confiscations similaires aient eu lieu à Jérusalem, la situation sensible de Bab al-Silsila a rendu la tâche plus difficile », a déclaré Dibeh à Mondoweiss . « Le gouvernement actuel semble déterminé à achever la judaïsation de Jérusalem . Il estime que le moment est venu. »

Dibeh a souligné que la composition du gouvernement actuel, constitué de courants extrémistes de colons « qui appellent ouvertement à l’expulsion des Palestiniens », facilite cette situation. Il a insisté sur le fait qu’aucune décision officielle n’a été prise concernant la mise en œuvre des confiscations, mais que le sujet fait actuellement l’objet de discussions sérieuses au sein du gouvernement israélien.

Cependant, le gouvernement israélien devra encore surmonter un certain nombre d’obstacles pratiques et juridiques pour atteindre cet objectif.

Selon Khalil Tafakji, expert palestinien des colonies israéliennes, l’un des obstacles juridiques serait de s’appuyer sur une loi « tombée dans l’oubli depuis plus d’un demi-siècle, ce qui la rend potentiellement caduque ». Toutefois, Tafakji a souligné que « cela suppose une contestation judiciaire de la confiscation ».

« L’enjeu principal n’est pas Bab Al-Silsila », a-t-il ajouté, « mais la détermination du gouvernement israélien à accélérer la prise de contrôle de la ville. »

Ces derniers mois, Israël a intensifié sa politique à l’encontre des Palestiniens à Jérusalem. En mars dernier, les autorités israéliennes ont expulsé onze familles palestiniennes de leurs maisons à Silwan, ville limitrophe de la partie sud de l’esplanade des Mosquées. Ces propriétés avaient été revendiquées par un groupe de colons israéliens sous prétexte que le terrain avait appartenu à des Juifs il y a plus d’un siècle. Selon le ministère palestinien des Affaires de Jérusalem, Israël a démoli 464 propriétés palestiniennes dans le gouvernorat de Jérusalem , dont 229 dans la ville même, au cours de l’année 2025.


Qassam Muaddi
Qassam Muaddi est le rédacteur palestinien de Mondoweiss. Suivez-le sur Twitter/X à @QassaMMuaddi