Sur l’impératif du boycott académique d’Israël

« Malgré le cessez-le-feu et l’arrêt de la guerre, on observe une tendance persistante à la poursuite des boycotts académiques visant le monde universitaire israélien. » C’est par ce constat que s’achève le rapport publié en mai dernier par le Comité des présidents des universités israéliennes. Alors que les cas de boycott liés à la participation d’Israël à Horizon Europe, principal programme de financement de la recherche de l’Union européenne, auraient augmenté de 150 %, les auteurs appellent les autorités israéliennes à faire de la lutte contre le boycott académique une priorité stratégique nationale.

Cyniquement, les auteurs du rapport semblent considérer que le cessez-le-feu – qui n’en est pas véritablement un puisque les Palestiniens continuent de mourir à Gaza sous les bombardements israéliens et du fait des conditions de vie imposées par Israël – ou la fin de la « guerre », qui est en réalité un génocide, devraient suffire à faire disparaître les raisons mêmes du boycott. Comme si les crimes de masse commis par Israël pouvaient être relégués au passé. Comme si le rôle joué par les universités israéliennes dans les structures politiques, militaires et idéologiques coloniales qui rendent ces violences possibles pouvait être effacé d’un trait.

Rappelons que le boycott académique d’Israël s’inscrit dans l’appel lancé en 2005 par la campagne palestinienne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions), inspirée du mouvement international contre l’apartheid sud-africain. Cet appel demande notamment la suspension des coopérations avec les institutions académiques israéliennes tant qu’Israël ne respecte pas le droit international et les droits fondamentaux des Palestiniens.

Il repose sur un refus de la normalisation. Pour la campagne BDS, normaliser signifie présenter une situation fondamentalement injuste comme si elle relevait de la normalité. Dans le cas de la Palestine, la normalisation consiste à « faire passer l’occupation, l’apartheid et le colonialisme pour quelque chose de normal et d’établir des relations ordinaires avec le régime israélien au lieu de soutenir la lutte menée par le peuple palestinien autochtone pour mettre fin aux conditions et structures anormales de l’oppression ».

Ainsi, la question n’est pas seulement celle des politiques de l’État israélien, mais aussi des institutions qui contribuent à rendre possibles ces politiques. Collaborer avec les universités israéliennes comme si elles étaient de simples partenaires académiques revient à ignorer leur implication dans les structures politiques, militaires et idéologiques qui soutiennent cet ordre de domination.

Cette implication n’est ni marginale ni récente. Elle est ancienne, structurelle et largement documentée. C’est précisément pour cette raison que les universités occupent une place centrale dans les campagnes de boycott . Loin d’être des institutions neutres, elles participent de multiples façons aux politiques mises en œuvre par l’État israélien.

1. Les universités israéliennes participaient déjà au projet de colonisation de la Palestine avant la création de l’État d’Israël

Comme l’explique la chercheuse Maya Wind dans Towers of Ivory and Steel: How Israeli Universities Deny Palestinian Freedom (2024), les universités israéliennes ont joué un rôle majeur dans la colonisation de la Palestine et l’effacement de la présence autochtone bien avant la création de l’État. L’Université hébraïque est ainsi installée au sommet du mont Scopus en 1918 afin d’affirmer une présence juive dominante à Jérusalem et d’y inscrire, dans l’espace même, une revendication de souveraineté.

L’Université de Haïfa est construite en 1975 sur les terres de villages palestiniens dépeuplés lors de la Nakba de 1948. Quant à l’Université d’Ariel, elle est implantée au cœur d’une colonie israélienne en Cisjordanie occupée, en violation du droit international, depuis 1983. Les universités israéliennes ne se sont donc pas développées à côté du projet colonial ; elles y ont participé dès le début.

2. Les universités israéliennes constituent un pilier du complexe militaro-sécuritaire israélien

Depuis des décennies, elles entretiennent des liens étroits avec l’armée et l’industrie de l’armement, participant au développement de technologies destinées à surveiller, réprimer et tuer les Palestiniens. Le Technion, institut de technologie d’Israël, a notamment contribué au développement des capacités de contrôle à distance du bulldozer Caterpillar D9, utilisé par Tsahal dans la destruction de maisons palestiniennes, ainsi qu’à des systèmes de surveillance développés avec l’entreprise d’armement Elbit Systems.

L’Université Bar-Ilan a participé à des recherches sur l’intelligence artificielle appliquée aux véhicules de combat autonomes, tandis que plusieurs établissements collaborent étroitement avec l’industrie sécuritaire israélienne pour développer et tester des technologies ensuite déployées dans les territoires palestiniens occupés.

L’Université de Tel-Aviv abrite quant à elle l’Institute for National Security Studies, associé à l’élaboration de la doctrine “Dahiya”, qui préconise le recours à une force disproportionnée ainsi que le ciblage systématique des infrastructures et zones civiles. Elle collabore étroitement avec Elbit Systems et dirige avec l’armée de l’air israélienne un centre de recherche consacré à l’élaboration de doctrines de combat et de stratégies militaires.

Cette liste est loin d’être exhaustive. Elle suffit cependant à démontrer que les universités israéliennes constituent des espaces centraux de production des connaissances, des technologies et des expertises sur lesquelles s’appuient l’armée israélienne et l’appareil sécuritaire.

3. Les universités israéliennes participent directement à la formation des élites militaires et sécuritaires de l’État

Le lien entre les universités israéliennes et l’armée ne se limite pas au développement d’armes. Presque toutes les universités hébergent des programmes conçus avec l’armée pour former ses futures élites.

L’Université de Tel-Aviv accueille par exemple le programme Erez destiné aux futurs officiers de combat, ainsi qu’un cursus formant les juristes du corps de l’Avocat Général Militaire, chargés de fournir les justifications juridiques des crimes de l’armée.

L’Université hébraïque de Jérusalem héberge les prestigieux programmes Havatzalot et Talpiot, qui forment les futurs officiers du renseignement et les cadres technologiques de l’armée. À cela s’ajoutent les nombreux avantages accordés aux soldats et réservistes sous forme de bourses, de crédits académiques ou d’aménagements de scolarité.

4. Les universités israéliennes jouent un rôle central dans la surveillance, la discrimination et la répression des étudiants et universitaires palestiniens

Si cette réalité est ancienne, elle est devenue particulièrement visible depuis octobre 2023. Des dizaines d’étudiants palestiniens ont été convoqués devant des commissions disciplinaires, suspendus ou exclus pour avoir exprimé leur solidarité avec Gaza sur les réseaux sociaux, parfois sur la base de publications anciennes.

L’ampleur du phénomène apparaît clairement lorsqu’on examine un seul établissement. Selon l’organisation Académie pour l’égalité, entre octobre 2023 et juillet 2024, l’Académie des arts Bezalel a vu 57 étudiants palestiniens solliciter une aide psychologique, tandis que 7 ont été suspendus et 14 convoqués devant une commission disciplinaire en raison de publications sur les réseaux sociaux.

Un sondage réalisé en décembre 2023 par l’Union des mouvements étudiants arabes révèle que 97 % des étudiants palestiniens considèrent leur établissement comme un environnement hostile et que 87 % ont le sentiment que leurs activités font l’objet d’une surveillance. Ces chiffres témoignent d’un climat de répression qui dépasse largement les seuls campus et s’inscrit dans le traitement plus général réservé aux citoyens palestiniens d’Israël depuis octobre 2023.

Et ce ne sont pas seulement les étudiants qui sont visés. Les enseignants, en particulier palestiniens, font également l’objet de sanctions et de campagnes de harcèlement. C’est notamment le cas de la chercheuse palestinienne Nadera Shalhoub-Kevorkian, professeure à l’Université hébraïque de Jérusalem, suspendue de ses fonctions en 2024 après avoir participé à un podcast dans lequel elle évoquait le génocide à Gaza. Quelques semaines plus tard, elle est arrêtée violemment puis interrogée par la police israélienne à la suite de ses prises de position publiques.

5. Les universités israéliennes contribuent à la légitimation idéologique et internationale du régime israélien.

Les universités israéliennes participent activement à la Hasbara, c’est-à-dire aux efforts de communication déployés pour promouvoir l’image d’Israël à l’étranger et légitimer ses politiques coloniales. Elles contribuent à présenter Israël comme une démocratie libérale, innovante et progressiste tout en invisibilisant les réalités de la colonisation, de l’occupation et de la dépossession palestinienne.

Comme l’explique Maya Wind, elles jouent un rôle central dans la production d’une véritable « ignorance de la Palestine », en marginalisant les savoirs palestiniens, en diffusant des récits conformes à l’idéologie sioniste dominante et en entretenant des liens privilégiés avec les universités occidentales qui contribuent à l’isolement du monde académique palestinien. Les campus deviennent ainsi des espaces de légitimation intellectuelle et diplomatique au service de l’État israélien.

Elles participent également à la marginalisation et à la censure des recherches qui remettent en cause le récit sioniste dominant. Le cas de Teddy Katz est emblématique. En 1998, ce chercheur de l’Université de Haïfa met au jour, dans son mémoire de master, des témoignages attestant d’un massacre de Palestiniens à Tantura en 1948. À la suite d’une campagne de pressions menée par des vétérans de l’armée israélienne, son travail est discrédité, son diplôme remis en cause et ses conclusions écartées du débat académique. Pourtant, plus de vingt ans plus tard, le documentaire Tantura (2022) recueille les témoignages d’anciens soldats israéliens ayant participé aux événements et apporte de nouveaux éléments corroborant l’existence du massacre.

Depuis le début du génocide à Gaza, ces différentes formes d’implication apparaissent avec une visibilité particulière. Soutien public aux opérations militaires, mobilisation institutionnelle en faveur des soldats et réservistes, répression accrue des étudiants palestiniens et poursuite des collaborations avec l’industrie de l’armement ont rendu plus visibles des dynamiques anciennes. Ce n’est donc pas l’implication des universités israéliennes qui est nouvelle, mais la difficulté croissante à maintenir le mythe de leur innocence. C’est précisément cette imbrication profonde entre universités, armée, ordre colonial et production idéologique qui rend aujourd’hui le boycott académique plus impératif que jamais.

Ya’Ani Blog – 4 juin 2026 – Publication FaceBook