L’existence d’une représentation parlementaire ne remet en cause ni le régime d’apartheid, ni les 50 lois discriminatoires qui régissent la vie des citoyen·nes palestinien·nes d’Israël.
Le taux de participation élevé des électeurs et électrices palestinien·nes au scrutin en Israël s’explique en partie par les récentes tentatives visant à supprimer la représentation politique palestinienne à la Knesset.
Cela reste vrai, quelle que soit notre opinion sur la représentation palestinienne au Parlement israélien ; Israël et ses alliés se servent depuis longtemps de cette dernière pour masquer le caractère raciste de l’État et rejeter les accusations d’apartheid.
L’existence d’une représentation parlementaire palestinienne ne remet en cause ni le régime d’apartheid, ni les 50 lois discriminatoires qui régissent la vie des citoyen·nes palestinien·nes d’Israël.
Les Palestinien·nes en Israël se sont rendu·es aux urnes car un nouveau mandat du Premier ministre Benjamin Nétanyahou, renforcé par une alliance avec les ministres d’extrême droite Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, aurait eu des conséquences mortelles pour les Palestinien·nes partout dans le monde.
Cela inclut les Palestinien·nes résidant en Israël, qui ont été confronté·es à une escalade de la violence politique et de l’incitation à la haine, à des appels de plus en plus nombreux en faveur de leur déplacement et de leur expulsion, ainsi qu’à des mesures de plus en plus agressives visant à les harceler et à les persécuter.Parmi celles-ci figurent la création récente d’un avant-poste sur les terres de Majd al-Kroum, menée par un groupe de jeunes colons d’extrême droite et soutenue par le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, reproduisant ainsi les pratiques mêmes de confiscation de terres et d’expansion des colonies qui ont lieu en Cisjordanie. Elles comprennent également des attaques contre l’identité culturelle palestinienne, ainsi que des restrictions de l’usage de l’arabe sur le lieu de travail
Même si l’on pourrait être tenté d’interpréter cette participation électorale accrue comme une réaction au génocide à Gaza, à l’accélération de la campagne de nettoyage ethnique en Cisjordanie occupée et à la détérioration des conditions de détention des prisonnier·es palestinien·nes – et il est vrai que de nombreux électeur·ices avaient ces préoccupations à l’esprit, y compris des personnes qui avaient boycotté les élections israéliennes toute leur vie –, une part importante de cette mobilisationtrouve son origine dans l’intensification de la répression violente menée par Israël dans les territoires de 1948.
En réalité, les Palestinien·nes de Cisjordanie votaient pour leur propre survie.
Une vision d’ensemble
Dans le même temps, j’émets certaines réserves quant à la manière dont la participation palestinienne à ces élections, ainsi que les premiers résultats, ont été présentés et relatés. Il est important de rectifier certaines représentations erronées et de ne pas perdre de vue la situation dans son ensemble.
Tout d’abord, la réticence des Palestinien·nes à participer aux élections israéliennes s’inscrit dans une longue histoire politique, fondée sur plusieurs facteurs. Certain·es Palestinien·nes boycottent les élections par principe, rejetant la participation parlementaire comme voie politique et refusant de légitimer les institutions de l’État israélien.
D’autres se demandent si la représentation parlementaire peut apporter un changement fondamental au sein d’un État qui a été créé au prix de leur déplacement et leur dépossession, et qui poursuit ces processus, sous différentes formes, sur l’ensemble des territoires palestiniens depuis 1948.
Pour beaucoup, l’expérience acquise au fil de décennies de participation parlementaire n’a fait que renforcer cette position. La situation des Palestinien·nes n’a pas fondamentalement changé, et ne peut pas changer fondamentalement, sans démanteler les structures profondes de la domination sioniste et de la suprématie juive, et sans transformer les rapports de force entre les Juif·ves israélien·nes et les Palestinien·nes.
Cette position repose également sur la conviction que les droits civils des Palestinien·nes en Israël ne peuvent être dissociés de leurs droits politiques et nationaux. La représentation parlementaire n’a pas fondamentalement modifié leur position subordonnée, pas même au niveau des droits civils.
Pourtant, à ce moment critique où la situation se détériore rapidement, les Palestinien·nes sont de plus en plus acculé·ês. L’espace d’action politique, déjà restreint, se rétrécit davantage. Beaucoup considèrent désormais le vote comme l’un des rares outils qui leur restent, même s’ils n’en attendent que très peu.
Les Palestinien·nes en Israël, qu’ils et elles l’expriment ou non en ces termes, connaissent la réalité de la vie sous un système dans lequel les Juif·ves israélien·nes jouissent de privilèges et de droits qui leur sont systématiquement refusés – un système où le racisme est ancré dans les lois, les institutions et les pratiques quotidiennes de l’État.
C’est pourquoi nous devons rester prudent·es face à l’atmosphère de liesse qui entoure les premiers résultats électoraux.
Sans illusions
Deuxièmement, le fait que les citoyen·nes palestinien·nes d’Israël puissent voter aux élections à la Knesset et qu’ils et elles constituent un bloc électoral important capable d’affaiblir l’alliance Nétanyahu-Ben-Gvir-Smotrich ne change rien à la réalité : Israël reste un régime d’apartheid, y compris dans les territoires de 1948, comme l’ont établi plusieurs organisations de défense des droits humains.
Il ne faut pas se faire d’illusions à ce sujet. J’ai du mal à croire que certain·es continuent de présenter la citoyenneté palestinienne et la participation aux élections israéliennes comme des preuves du caractère « démocratique » et « libéral » de l’État israélien, ou comme un aperçu d’un Israël qui pourrait d’une manière ou d’une autre être sauvé ou restauré.
La citoyenneté israélienne accordée aux Palestinien·nes doit être comprise dans le cadre plus large du projet colonialiste, comme un mécanisme par lequel l’État gouverne et intègre la population autochtone tout en maintenant des structures de dépossession et de domination.
La citoyenneté confère aux Palestinien·nes certains droits individuels et politiques, tout en subordonnant leurs droits collectifs et leurs revendications en matière de territoire et d’autodétermination à l’ordre colonialiste. La représentation parlementaire palestinienne, y compris les 19 sièges remportés à la Knesset, doit donc être comprise dans le cadre de ces limites structurelles.
Ces contraintes structurelles se reflètent également dans les institutions politiques et les partis israéliens, où l’exclusion des Palestinien·nes ne se limite guère à Nétanyahou et à l’extrême droite.
Même si les électeur·ices palestinien·nes constituent un bloc politique impossible à ignorer, leur capacité à transformer leurs gains électoraux en influence politique reste fortement limitée.
Même dans l’hypothèse où les partis palestiniens seraient disposés à rejoindre un gouvernement de coalition, les figures de proue du « camp du changement » ont déjà écarté cette possibilité. Gadi Eisenkot, par exemple, a explicitement rejeté l’idée d’inclure le Ra’am dans son gouvernement, malgré la volonté de ce parti de participer à des coalitions par le passé.
Cela montre à quel point l’exclusion des Palestinien·nes est ancrée dans l’ensemble du spectre politique israélien, et ne se limite pas aux seuls partis d’extrême droite. De tels partenariats politiques ne sont donc pas simplement difficiles à réaliser ; ils sont fondamentalement limités par les fondements racistes et colonialistes de l’État et de son système politique.
Ainsi, même si une participation électorale palestinienne plus élevée et une représentation parlementaire accrue pouvaient perturber l’alliance de Nétanyahou avec le sionisme religieux, elles ne pourraient pas surmonter ces limites structurelles.
C’est précisément pour cette raison que la représentation parlementaire palestinienne ne doit pas être idéalisée ni considérée comme une réussite en soi, dissociée de la structure politique plus large dans laquelle elle s’inscrit.
Par-delà les urnes
Plus fondamentalement, la participation parlementaire palestinienne ne peut être dissociée du génocide perpétré actuellement par Israël à Gaza, ni de l’intensification des violences militaires et des colons, des expropriations et des déplacements de population en Cisjordanie occupée.
Il ne s’agit pas là de réalités politiques distinctes, mais de différentes manifestations d’un même projet colonialiste, qui régit les Palestinien·nes par le biais de divers régimes juridiques et politiques. Toute célébration des avancées électorales palestiniennes qui ferait abstraction de cette réalité plus large risque de reproduire la fragmentation même du peuple palestinien que le colonialisme israélien a historiquement cherché à imposer.
La question n’est donc pas de savoir combien de sièges les Palestinien·nes pourront remporter à la Knesset. Il s’agit plutôt de déterminer ce que cette participation parlementaire peut apporter au sein d’un système politique qui continue de priver les Palestinien·nes, sur l’ensemble du territoire de la Palestine historique, de leurs droits collectifs et de leur droit à l’autodétermination.
La volonté de mettre un frein à la détérioration rapide des conditions de vie des Palestinien·nes, quelle que soit leur région, est tout à fait compréhensible.
Depuis le début du génocide à Gaza, cette détérioration a été particulièrement grave et, sous l’impulsion de personnalités telles que Ben Gvir, de plus en plus mise en scène : des abus systématiques, de la torture et des traitements inhumains infligés aux prisonnier·es palestinien·nes aux incursions provocatrices dans la mosquée Al-Aqsa, en passant par les raids policiers très médiatisés dans les villes palestiniennes situées en Israël et les démolitions de maisons palestiniennes.
Il importe toutefois de ne pas assimiler ces événements à une rupture nette avec l’histoire d’Israël, ni de considérer le génocide et l’escalade de la violence à l’encontre des Palestinien·nes comme le fait exclusif de Nétanyahou et de ses alliés sionistes religieux.
Malgré leurs divergences politiques, les gouvernements israéliens successifs ont maintenu ces structures, notamment par l’expansion et la consolidation des colonies en Cisjordanie occupée, qui font depuis longtemps partie intégrante de la politique d’État israélienne – et non d’un projet exclusivement de droite.
Si l’éviction de Nétanyahou et de ses alliés pouvait apporter un soulagement immédiat ou limiter certaines formes de violence, elle ne changerait pas fondamentalement la réalité politique à laquelle sont confrontés les Palestinien·nes, d’autant plus que le génocide à Gaza se poursuit parallèlement à l’accélération des expulsions, des déplacements et de la violence en Cisjordanie.
La participation des Palestinien·nes à la Knesset, quelles que soient leurs récentes avancées électorales, ne doit pas non plus faire oublier la question plus vaste et plus urgente de savoir comment ces dernier·es peuvent s’organiser et élaborer des stratégies politiques plus efficaces pour faire face à la réalité qui prévaut sur l’ensemble des territoires palestiniens.
Middle East Eye – Ghada Majadli – 30 octobre 2026 – publication AFPS Alsace 2 novembre 2026
Ghada Majadli est chercheuse et doctorante à Londres, ainsi qu’analyste politique chez Al-Shabaka. Ses travaux ont été publiés dans des revues universitaires et relayés par des médias internationaux.