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Insectes, rongeurs, pourriture: à Gaza, «les maladies sont partout», la crise sanitaire «dépasse l’urgence»

Photo titre : Des enfants palestiniens fouillent des tas d’ordures à la recherche de restes de nourriture ou de jouets dans une décharge du camp de réfugiés d’Al-Bureij, dans le centre de la bande de Gaza, le 4 avril 2026. — © IMAGO/Ramzi Abu Amer \ apaimages / IMAGO/APAimages

A Gaza, les maladies provoquées par les insectes, les rongeurs et l’eau contaminée explosent. Les restrictions d’Israël entraînent de graves pénuries de médicaments et de matériel médical. Des conditions auxquelles tentent de survivre 1,2 million de Gazaouis vivant dans des camps surpeuplés.

Début avril, le Ministère palestinien de la santé avertissait: «La crise sanitaire à Gaza a dépassé les définitions traditionnelles de l’urgence. Elle a atteint un niveau catastrophique où les droits humains les plus fondamentaux sont bafoués.» Les restrictions sur le matériel humanitaire, en particulier celui qu’Israël classe comme «à double usage», prétendant qu’il pourrait être utilisé par le Hamas pour «le développement d’armement ou d’infrastructures», continuent d’empêcher l’entrée de matériel médical essentiel à Gaza. Notamment des tables d’opération, des scalpels, des pièces nécessaires à la réparation d’appareils d’échographie, des respirateurs et des couveuses pour les prématurés.

Aujourd’hui, plus de la moitié des médicaments essentiels à Gaza sont en rupture de stock, selon les données publiées par le ministère. Ce qui signifie qu’ils sont totalement indisponibles partout dans la bande de Gaza. Par ailleurs, 71% du matériel de laboratoire et 57% des produits médicaux à usage unique sont également en rupture de stock. Notamment le gaze, les aiguilles, les compresses et le matériel médical stérile comme les gants, les blouses et les désinfectants pour surfaces.

«Depuis le début de la guerre avec l’Iran, les pénuries n’ont fait qu’empirer»

Au début de la guerre américano-israélienne contre l’Iran le 28 février, les autorités israéliennes ont fermé les points de passage vers Gaza. Ainsi, le nombre de camions entrant dans la bande de Gaza au cours des trois premières semaines de la guerre avec l’Iran a baissé de 80%. Sous la pression des Etats-Unis, Israël a rouvert le point de passage de Kerem Shalom le 4 mars, puis celui de Rafah avec l’Egypte le 19 mars. L’acheminement de l’aide a repris via le point de passage de Zikim le 12 avril – deux jours après que les Etats-Unis ont déclaré un cessez-le-feu de deux semaines avec l’Iran.

Mais les habitants de Gaza affirment qu’ils ne ressentent aucun soulagement pour l’instant. «Lorsque des médicaments pour maladies chroniques nous parviennent, ce n’est qu’en petites quantités, insuffisantes pour répondre aux besoins de tout le monde. Depuis le début de la guerre avec l’Iran, les pénuries n’ont fait qu’empirer», dénonce Sharqiya, une femme de 25 ans originaire de la ville de Gaza.

Malgré la réouverture des points de passage, son père diabétique ne parvient toujours pas à se procurer de l’insuline de manière régulière.

Des opérations sans anesthésie

Un anesthésiste de l’hôpital Al-Shifa de la ville de Gaza, qui s’exprime sous le couvert de l’anonymat par crainte pour sa sécurité et vit sous tente, décrit un système de santé «complètement à bout de souffle». Le médecin explique: «Depuis que j’ai commencé à exercer la médecine il y a six ans, Gaza a toujours été sous blocus, mais la situation sanitaire était relativement stable. Aujourd’hui, elle est catastrophique», explique-t-il. La «pénurie majeure de médicaments anesthésiques» les contraint à pratiquer des interventions chirurgicales en utilisant des médicaments de substitution, des outils rudimentaires. Et parfois sans anesthésie générale, affirme l’anesthésiste. «Dans un cas, nous n’avons pas pu recourir à l’anesthésie générale lors d’une amputation. Nous n’avons utilisé que de la kétamine. C’était la seule option disponible.»

Certaines opérations, comme les chirurgies à cœur ouvert et les cathétérismes cardiaques, ont «complètement cessé» en raison du manque de ressources, selon le communiqué du Ministère de la santé. «Les interventions en chirurgie cérébrale et neurochirurgicale ne peuvent pas être pratiquées non plus. Il en va de même pour les prothèses et de nombreuses chirurgies orthopédiques», ajoute l’anesthésiste.

Les patients nécessitant ces interventions font partie des plus de 18 500 habitants de Gaza inscrits sur une liste d’évacuation afin de recevoir des soins médicaux vitaux à l’étranger. «De nombreux patients meurent en attendant leur tour, car nous n’avons pas les moyens de les soigner ici», explique le médecin.

Des enfants à risque de mourir d’infections dentaires

Marah Shamali, une dentiste bénévole dans une clinique publique du quartier d’Al-Sabra à Gaza, explique que la pénurie s’étend aussi au matériel pour les soins dentaires. «Nous sommes contraints de refuser des urgences comme des patients souffrant de douleurs intenses car nous ne disposons pas du matériel nécessaire pour les soigner», explique-t-elle. «Nous assurons principalement des soins d’urgence pour soulager la douleur, des extractions et des obturations de base. Dans certains cas, nous contribuons personnellement à l’achat de matériel pour un nombre limité de patients. Mais cela n’est pas viable à long terme.»

Mme Shamali affirme que la bande de Gaza connaît une «détérioration effrayante de la santé bucco-dentaire des enfants», d’autant plus que les parents sont contraints de choisir entre nourrir leur famille ou dépenser plus d’un mois de salaire pour des soins dentaires.

«Les enfants arrivent avec des infections qui peuvent s’étendre jusqu’au cou et mettre leur vie en danger. Nous sommes contraints de recourir à l’extraction de dents définitives, car les familles n’ont pas les moyens de payer un traitement de restauration», explique-t-elle. «Un tel soin coûtait auparavant 150 shekels [40 francs suisses, ndlr]. Aujourd’hui, il peut atteindre 400 à 500 shekels (100 à 130 francs). Les familles, privées de revenus, privilégient la nourriture au détriment des soins.»

Gale, poux, diarrhée et infections respiratoires aiguës

Les responsables de la santé et les organisations humanitaires signalent par ailleurs une forte recrudescence des maladies d’origine hydrique, alimentaire et transmises par les insectes ces dernières semaines. En particulier dans les plus de 1600 camps de déplacés où vivent environ 1,2 million de Palestiniens dans des tentes et des campements de fortune.

«Le temps froid et pluvieux, la surpopulation extrême, la détérioration des abris et les mauvaises conditions d’approvisionnement en eau et d’assainissement ont créé un environnement propice à la transmission des maladies dans toute la bande de Gaza», indique un rapport récent de l’Organisation mondiale de la santé.

Selon les données publiées par le Ministère de la santé, plus de 1,9 million de personnes ont été diagnostiquées avec des infections respiratoires aiguës au cours des deux premiers mois de 2026. Cela en fait la maladie transmissible la plus courante à Gaza, suivie de la diarrhée aqueuse aiguë et des maladies de la peau, notamment les poux et la gale.

Près de 23 000 cas suspects de maladies transmises par les insectes, telles que la gale et les poux, ont été enregistrés en février, selon le Ministère de la santé de Gaza. Et la capacité à traiter ces infections est limitée, car l’accès aux kits d’hygiène, aux insecticides et aux traitements contre la gale reste extrêmement limité, indique le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA). En mars, il révélait «une présence fréquente et visible de rongeurs et de nuisibles» dans 80% des camps de déplacés de Gaza. Les maladies de peau sont quant à elles présentes sur «48% des sites».

«On ne sait pas ce qu’il y a en dessous: des martyrs? Des animaux? De la pourriture?»

Sharqiya, la jeune femme originaire de la ville de Gaza dont le père est diabétique, témoigne auprès de Haaretz que «les ordures jonchent les rues. Il y a des flaques d’eaux usées parce que le réseau d’égouts est détruit. Les décombres ont tout enseveli. On ne sait pas ce qu’il y a en dessous: des martyrs? Des animaux? De la pourriture? C’est devenu un repaire pour les rongeurs et les insectes. Et nous vivons parmi eux.»

Faraj, un homme de 32 ans qui vit dans le camp de réfugiés de Jabaliya au nord de Gaza, explique que la maladie fait désormais partie du quotidien. «Nous essayons de limiter les contacts avec les autres car les infections sont partout, et beaucoup d’entre elles se propagent rapidement», dit-il. «Mais nous ne pouvons pas vraiment prendre de précautions. Vivre sous une tente nous oblige à faire face à la situation car elles sont très proches les unes des autres. Même le plus petit camp compte environ 4000 personnes. Il n’y a aucune infrastructure, les eaux usées sont omniprésentes et les toilettes sont communes.» Le Palestinien ne s’attend pas à ce que la situation s’améliore de sitôt. «Tant que les points de passage resteront fermés, notre situation ne fera qu’empirer.»

Aux points de passage, des «procédures administratives longues et imprévisibles»

Les points de passage de Kissoufim et d’Erez restent totalement fermés, tandis que ceux de Kerem Shalom, Zikim et Rafah sont techniquement ouverts et opérationnels à la date de publication. Mais les organisations humanitaires affirment que des obstacles autres limitent leur capacité à acheminer l’aide.

Entre le 31 mars et le 5 avril, seuls 70% des camions ont été déchargés au point de passage de Kerem Shalom, les 30% restants ayant été renvoyés en Egypte – soit une baisse de 23% par rapport à la semaine précédente, selon un rapport du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies. L’agence attribue cette baisse aux fermetures du point de passage de Kerem Shalom pendant la fête juive de la Pâque.

Des «procédures administratives longues et imprévisibles» imposées par les autorités israéliennes retardent les livraisons jusqu’à un mois, signale Médecins sans frontières. Si un seul article est refusé à un point de passage frontalier, le camion et toutes les fournitures qu’il transporte sont renvoyés en Egypte.

Trente-sept organisations d’aide interdites dans Gaza

Dans un rapport distinct, les Nations unies évoquent des obstacles bureaucratiques, notamment «les exigences israéliennes en matière de dédouanement, qui entraînent souvent des retards; une capacité de vérification insuffisante qui complique l’obtention d’autorisations pour de nombreux articles essentiels; et les interdictions générales visant certaines agences des Nations unies et ONG partenaires qui jouent un rôle central».

Médecins sans frontières fait partie des 37 organisations humanitaires internationales visées par l’«interdiction générale» d’opérer en Israël, en Cisjordanie et à Gaza imposée par les autorités israéliennes. Depuis le 1er janvier, ces organisations se voient empêchées d’acheminer des équipements médicaux ou humanitaires à Gaza. Les professionnels de santé internationaux – notamment les médecins, les chirurgiens et les infirmiers – affiliés à ces organisations ont dû quitter la bande de Gaza fin février.

Ces 37 organisations assuraient une grande partie des soins médicaux dans Gaza. Elles géraient les camps de personnes déplacées, assuraient l’approvisionnement en eau et l’évacuation des déchets et des eaux usées, et fournissaient des soins psychologiques et des services éducatifs aux habitants de Gaza.

Interpellé par le quotidien Haaretz, le Coordonnateur des activités gouvernementales dans les territoires palestiniens (Cogat) n’a pas répondu à sa demande de commentaires.

HAARETZ – Nagham Zbeedat – 20 avril 2026