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Un cessez-le-feu, quel cessez-le-feu ? Depuis le 11 octobre 2025, plus de 1 200 Palestiniens ont été tués et près de 4 000 blessés. Il ne se passe pas de jour sans que les bombes tombent.
Depuis des mois, on répète au monde entier que Gaza est entrée dans une période d’accalmie. Les responsables politiques évoquent des cessez-le-feu. Les chaînes de télévision ont réduit leur couverture. L’attention internationale s’est portée ailleurs. Pour des millions de personnes qui observent la situation depuis l’étranger, la guerre devient peu à peu du passé.
Mais Gaza n’a jamais reçu ce message. La guerre n’a pas pris fin. Elle a tout simplement cessé de faire la une des journaux.
À toute heure, une nouvelle explosion résonne dans des quartiers déjà plusieurs fois détruits. Chaque nuit, des familles s’endorment sous des tentes, ne sachant pas si elles se réveilleront sous le même morceau de tissu ou sous un nuage de poussière et de béton. Chaque matin commence par la même question terrifiante : qui a survécu à la nuit ?
La catastrophe humanitaire continue, malgré le langage diplomatique. Selon le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (Ocha), des centaines de milliers de Palestinien·nes sont toujours déplacé·es, tandis que l’accès à la nourriture, à l’eau potable, à la santé et à un abri reste extrêmement insuffisant. L’Unicef continue d’alerter sur les enfants de Gaza, confrontés à des niveaux catastrophiques de faim, de traumatismes et de maladies.
Les chiffres racontent leur propre histoire. Selon le ministère de la santé palestinien à Gaza, quatre Palestinien·nes ont été tué·es et vingt-huit autres blessé·es en vingt-quatre heures le 16 juillet. Depuis le cessez-le-feu annoncé le 11 octobre 2025, au moins 1 202 Palestinien·nes ont été tué·es, 3 888 ont été blessé·es, et quelque 800 corps ont été retrouvés sous les décombres. Ces chiffres couvrent la seule période de cessez-le-feu.
Privés d’avenir
Depuis le début du génocide, le 7 octobre 2023, le ministère fait état d’un bilan cumulé de 73 329 Palestinien·nes tué·es et 173 997 autres blessé·es.
Pourtant, même ces chiffres ne parviennent pas à décrire la réalité. Parce que derrière chaque statistique se cachent un visage, une famille, un souvenir, un avenir qui n’adviendra jamais.
Il y a quelques jours, une autre histoire a révélé la distance entre les déclarations officielles et la vie à Gaza. Un groupe de jeunes hommes s’est rassemblé dans le camp de réfugié·es de Nuseirat pour assister aux funérailles de leur ami Taher. Avant de partir pour le cimetière, quelqu’un a pris une photo d’eux, debout, ensemble. Ils ne se préparaient pas à une bataille. Ils se préparaient à dire au revoir.
Quelques minutes plus tard, un drone israélien a frappé le groupe. La plupart des jeunes hommes sur cette photo ont été tués. Huit sont morts aux côtés de l’ami qu’ils étaient venus enterrer, tandis que d’autres ont été grièvement blessés. L’image a changé pour toujours. Ce n’était plus une photo d’amis assistant à des funérailles. C’est devenu la dernière photographie de beaucoup d’entre eux.
Le jour, Soso rit et joue, essayant d’être une enfant comme les autres. La nuit, elle cherche sa mère à travers l’écran d’un téléphone.
Comment des funérailles peuvent-elles devenir des moments de mort ? Comment parler de paix alors que ceux qui pleurent leurs morts sont appelés à être pleurés à leur tour ? À Gaza, la tragédie se répète avec une cruauté insoutenable. Un martyr photographie un autre martyr. Un martyr porte le cercueil d’un autre martyr. Un martyr enterre un autre martyr. Et un martyr fait ses adieux à un autre martyr. Avant même que les funérailles ne s’achèvent, celui qui fait ses adieux devient un nom de plus parmi les morts.
Une autre histoire m’est parvenue depuis le camp de déplacé·es où vit ma famille. Je discutais avec mon frère lorsqu’il m’a parlé de notre voisin, Abou Issa. Sa femme a été tuée il y a près d’un an alors qu’elle l’accompagnait pour aller chercher de l’aide humanitaire.
Ces trois derniers jours, mon frère avait l’impression d’entendre la voix de la défunte à l’intérieur de la tente. Au début, il craignait de s’attarder sur cette pensée. Il redoutait que, s’il se laissait aller à trop y réfléchir, son esprit ne l’entraîne vers un lieu sans retour. Alors, il a tenté d’ignorer la chose. Mais hier, cela s’est reproduit.
Aujourd’hui, alors qu’ils étaient assis ensemble en buvant du café, il a décidé de poser la question : « Excuse-moi, Abou Issa, mais depuis quelque temps, la nuit, quand tout le monde dort, j’entends Oum Issa rire et appeler les enfants. Je ne comprends pas pourquoi cela m’arrive à moi. » Il s’attendait à voir de la confusion et de la surprise se mêler sur le visage de son voisin.
Mourir en essayant de survivre
Mais Abou Issa a simplement souri. « Oh, mon ami, a-t-il dit doucement. C’est Soso, ma fille. Avant de dormir, elle passe en boucle une vidéo où l’on entend la voix de sa mère sur le téléphone, et elle s’endort en l’écoutant. »
Il n’y avait plus rien à dire. Mon frère tenait sa tasse de café et regardait Soso, non loin de là, en train de jouer à la marelle avec ses amies. Le jour, elle rit et joue, essayant d’être une enfant comme les autres. La nuit, elle cherche sa mère à travers l’écran d’un téléphone.
Quelle douleur pourrait être plus grande que celle-ci ? Quel est ce monde qui exige d’une enfant qu’elle paraisse normale le jour et la laisse seule face à son chagrin la nuit ? Certaines blessures ne se comptent pas. Certaines pertes ne se mesurent pas.
La perte ne revêt pas une forme unique.
Une autre histoire est arrivée quelques jours plus tard seulement. Deux frères ont quitté la tente familiale, des récipients vides à la main. Ils se dirigeaient à pied vers la station de dessalement d’eau la plus proche, espérant rapporter de l’eau potable à leur famille. C’était tout ce qu’ils voulaient.
Ils ne portaient pas d’armes et ne représentaient aucune menace. C’étaient deux jeunes hommes qui tentaient d’accomplir le geste le plus simple, celui que ferait n’importe quel être humain : apporter de l’eau aux personnes qu’il aime.
Un drone de surveillance survolait la zone. Les deux frères ont été repérés alors qu’ils marchaient vers la station de dessalement. En quelques instants, un missile a été tiré. Les deux frères ont été tués alors qu’ils allaient chercher de l’eau pour leur famille.
Leur crime était de vouloir survivre. Leur mission était de revenir avec assez d’eau pour aider leurs proches à tenir une journée de plus.
Le plus grand danger aujourd’hui n’est pas seulement la poursuite de la violence. C’est l’illusion que la violence a pris fin.
Telle est la réalité de la vie à Gaza. Les gens ne meurent pas seulement au combat. Ils meurent en essayant de survivre. Ils meurent en cherchant de la farine. Ils meurent en attendant l’aide humanitaire. Ils meurent en allant chercher de l’eau. Ils meurent en dormant sous des tentes. Ils meurent en enterrant ceux qu’ils aiment. Peut-être que le plus grand danger aujourd’hui n’est pas seulement la poursuite de la violence. C’est l’illusion que la violence a pris fin.
Lorsque l’attention médiatique retombe, beaucoup supposent que la souffrance s’est dissipée avec elle. Lorsque les gouvernements parlent de stabilité, les gens imaginent la sécurité. Lorsque les responsables annoncent un cessez-le-feu, ils s’imaginent des enfants qui retournent à l’école et des familles qui reconstruisent leurs maisons.
Mais la paix ne se mesure pas à l’aune des conférences de presse. Elle se mesure au fait que les enfants dorment sans peur, que les hôpitaux fonctionnent, que les familles peuvent rentrer chez elles, que les parents peuvent envoyer leurs enfants chercher de l’eau sans se demander s’ils reviendront en vie.
En tant que journaliste et écrivain, j’ai appris que la plus grande injustice, souvent, n’est pas seulement ce que le monde voit. C’est ce que le monde choisit de ne plus voir.
Je me souviens d’une autre Gaza. Je me souviens des marchés bondés avant l’aïd. De l’odeur du pain frais s’échappant de la boulangerie familiale avant le lever du soleil. Des rires d’enfants emplissant les rues d’Al-Sabra. Des voisins se rendant visite sans crainte. Des soirées au bord de la mer, avant que les tentes ne recouvrent le rivage.
Ces souvenirs comptent, car ils nous rappellent que Gaza n’était pas destinée à devenir un désastre humanitaire permanent. Ce n’est pas seulement un lieu de décombres. C’est le foyer de millions de personnes dont les rêves n’avaient rien d’extraordinaire. Elles voulaient étudier, travailler, tomber amoureuses, élever des enfants, vieillir, vivre. Alors, quand on vous dit que la guerre est finie, posez une question simple : qui l’a dit à Gaza ? Car Gaza n’a jamais entendu ces mots.
Les bombes continuent de tomber. Des enfants dorment encore sous des tentes. Des fillettes s’endorment en écoutant les enregistrements de mères qui ne reviendront jamais. Des amis deviennent des martyrs alors qu’ils enterrent leurs amis.
La guerre n’est pas finie. Il est simplement devenu plus facile pour le monde de détourner le regard.
MEDIAPART – Ibrahim Badra – 27 juillet 2026