Photo titre : Ramle, juillet 1948. Palestiniens détenus par les forces israélienne lors de l’expulsion de la ville. Eldad David/GPO
Avant de faire du génocide juif la pierre angulaire de son récit national, Israël a manifesté de grandes réticences face à la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, pourtant issue directement de l’assassinat de six millions de juifs en Europe durant la Seconde guerre mondiale. Ses réserves tenaient à la fois aux conditions de naissance de l’État d’Israël, mais également à l’idéologie sioniste elle-même.
Dans l’histoire des juifs européens, 1948 n’est pas seulement une année importante parce que l’État d’Israël y déclare son indépendance le 14 mai. C’est aussi l’année où, le 9 décembre, est signée la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. On la doit à Raphaël Lemkin, juif polonais émigré aux États-Unis pendant la guerre. Il en aura été le principal rédacteur et le promoteur obstiné.
Lemkin n’aurait pas imaginé que le câble qu’il envoya au premier ministre David Ben Gourion, vers le 13 novembre 1949, pour le presser de faire ratifier par Israël la Convention resterait lettre morte. Le texte visait justement à prévenir et punir un crime qui n’avait pas dit son nom dans le jugement prononcé par le tribunal de Nuremberg, où n’avaient été retenues que les notions de crime de guerre et crime contre l’humanité. Le champ d’application de la convention s’inspirait directement des divers types de crimes commis durant la Seconde guerre mondiale. Bien plus, Lemkin la disait écrite « au prix du sang juif » :
“La ratification par Israël lors de la présente session de l’Assemblée générale des Nations unies incitera d’autres nations à ratifier cette convention, car celle-ci a été rédigée au prix du sang juif ; la ratification d’Israël servira ainsi de symbole au monde entier, illustrant comment les plus grandes souffrances ont été rachetées par la justice et un nouveau droit international plus humain.“
Mais on ne prit aucune initiative pour accéder à la requête de Lemkin qui put surtout compter sur les Saoudiens et autres diplomates arabes et musulmans pour plaider sa cause. C’est que le silence de Ben Gourion ne manifestait pas seulement son indifférence personnelle au sort des juifs européens : il faisait aussi écho aux réserves des sionistes quant à la signature elle-même de la Convention un an plus tôt.
À rebours du sionisme
Il faut dire que la position israélienne n’était pas exceptionnelle : la plupart des grandes puissances se montraient réservées à l’égard du texte de Lemkin. Les États-Unis, parce qu’attachés à leur souveraineté nationale après Hiroshima et Nagasaki ; l’Union soviétique, parce qu’habituée des déportations de masse, des meurtres et de la répression ; la Chine, en raison de la présence de groupes politiques opposants au régime ; enfin la France, opposée à ce que ses pratiques coloniales passent pour des crimes.
Dans le cas d’Israël, le sang de la Nakba n’avait pas fini de couler que les autorités du jeune pays allaient risquer de se lier les mains pour l’avenir en signant la convention, alors même que leurs ambitions territoriales étaient loin d’être atteintes. C’est que, pour la première fois, une convention perçait le voile de la souveraineté nationale en tenant des acteurs étatiques pour responsables des mauvais traitements de leurs minorités. Elle heurtait non seulement directement la nature de l’État d’Israël qui réservait un traitement différent à sa minorité arabe, mais surtout, elle mettait en cause le succès du sionisme en Palestine en criminalisant de jure ses opérations militaires.
Pourtant le nettoyage ethnique, qui implique les déplacements forcés de population et la destruction de son mode d’existence traditionnel — en somme, tout ce qui avait eu lieu pendant la Nakba —, n’avait pas été retenu dans les débats. Bien plus, un amendement proposé par la Syrie à travers son délégué au comité législatif Salaheddine Tarazi, qui concernait directement les Arabes de Palestine, avait aussi été refusé. Damas avait en effet souhaité ajouter « ou à n’importe quel moment » en plus de la paix et de la guerre comme contextes où un crime de génocide serait du ressort du tribunal pour la répression du génocide. Car « la campagne en Palestine n’était pas une guerre ; et on ne peut pas dire qu’elle soit intervenue en temps de paix. Pour autant, les juifs ont commis des atrocités contre les Arabes durant cette campagne et ces crimes méritaient d’être punis ».
En réalité, c’est moins en rapport à la question arabe qu’au problème juif que la position israélienne fut la plus significative. Car ce qui préoccupait bien plus les sionistes à la tête du nouvel État dans cette convention était qu’elle remettait en cause implicitement le sionisme lui-même, dont l’un des principes fondamentaux est de faire de la diaspora juive la source de l’infériorité et de la vulnérabilité politique du peuple juif. Or, jamais le sionisme ne s’est davantage distingué du judaïsme qu’au moment du génocide des communautés juives d’Europe. Ben Gourion le répétait : l’objectif de l’Agence juive n’était pas le sauvetage des juifs menacés d’extermination, mais l’édification de l’État d’Israël. Sauver les juifs pour les laisser sur place ou les envoyer dans d’autres pays, c’était l’affaire d’institutions à vocation philanthropique, telles que le Congrès juif mondial, le Congrès juif américain ou le Joint Distribution Committee. Ben Gourion le dit pour son compte : « Le désastre qu’affronte le judaïsme européen n’est pas mon affaire. »
« Comme des agneaux à l’abattoir »
Lemkin était loin de se douter du profond mépris des sionistes en Palestine pour les juifs d’Europe menacés d’extermination. Certes, le Yishouv [population juive de la Palestine mandataire] ne pouvait de toute façon pas les sauver tous. Il fallait donc les choisir. Pour le projet sioniste, les critères étaient : priorité aux enfants, « parce qu’ils constituent le meilleur matériel pour le Yishouv. Il faut sauver la jeunesse pionnière, principalement celle qui a bénéficié d’un entraînement et qui est spirituellement capable de mener à bien le sionisme ». Mais aussi les dirigeants sionistes, en récompense de leurs tâches accomplies pour le mouvement. La communauté allemande fut celle qui suscita chez les sionistes le plus grand rejet. Selon un représentant du Comité de sauvetage — nom donné au Comité de soutien aux réfugiés de Pologne créé par l’Agence juive, « nous pouvions agir en faveur des juifs allemands tant qu’ils représentaient un avantage, tant qu’ils venaient avec leurs biens. Les réfugiés actuels ne représentent plus cet avantage puisqu’ils arrivent les mains vides. Par conséquent, ils n’ont rien à offrir au Yishouv ». D’autant que les sionistes savaient les juifs allemands particulièrement réticents à la création d’un État juif. Aussi leur reprochaient ils « une distance totale, parfois une hostilité à la Terre d’Israël ; une attitude irrespectueuse à l’égard de tout ce qui est juif et hébraïque ».
Mais l’aversion des sionistes à accueillir tous les juifs d’Europe venait de ce que le judéocide symbolisait avant tout une défaite juive. On maudissait les victimes qui passaient pour s’être laissé exterminer sans se défendre au lieu de « mourir dans l’honneur ». Ainsi, le fait que les juifs de Pologne « n’avaient pas trouvé en leur âme le courage de se défendre » remplissait Yitzhak Gruenbaum, l’un des signataires de la déclaration d’indépendance de l’État d’Israël « d’une blessante mortification ». Ils avaient préféré « une vie de chien à une mort honorable ». Quelque temps après, il lâchait : « Les gens sont devenus des déchets. » Écoutons également le parachutiste du Palmach, milice sioniste durant la Palestine mandataire, Yoel Palgi, de retour d’une mission en Hongrie en 1945. Il raconte les réactions à ses exploits dans un club des anciens combattants de Tel-Aviv :
“Partout où j’allais, la question fusait : « Pourquoi les juifs ne se sont-ils pas révoltés ? Pourquoi sont-ils partis comme des agneaux à l’abattoir ? » Je me rendis compte soudain que nous avions honte de ceux qui avaient été torturés, abattus et brûlés. Il existe une sorte de consensus autour du fait que les morts du génocide étaient des personnes sans valeur. Inconsciemment nous avions accepté la vision nazie selon laquelle les juifs étaient des sous-hommes […] L’histoire est en train de nous jouer un tour bien amer : n’avons-nous pas fait nous-mêmes le procès des six millions de morts ?“
Un outil de propagande tardif
Israël a suivi avec attention les travaux de la septième session du Conseil économique et social des Nations unies dédiés à la Convention sur le génocide, qui eut lieu les 25 et 26 août 1948. Mais jamais le terme « génocide » ne fut employé dans sa communication interne sur ces travaux. Beaucoup plus importante était l’opportunité pour l’État d’Israël, qui ne sera reconnu par l’ONU qu’en mai 1949, de faire dans « l’un des principaux organes de l’ONU », « une première apparition officielle sur la scène internationale de l’Europe occidentale ». Sa participation « pourrait constituer un premier pas utile » vers la prochaine session de l’Assemblée générale à Paris et contribuer à empêcher « le contrôle total par les Arabes d’un organe de l’ONU ». La crainte d’Israël se fondait sur la montée des mouvements nationalistes et anticolonialistes dans le monde arabe à cette époque. Mais il ne se préoccupa pas davantage de la Convention après sa reconnaissance. Sa priorité était la question palestinienne dans toutes ses manifestations, en particulier le risque d’adhésion d’un État palestinien.
Néanmoins, le génocide comptait parmi les « problèmes marginaux » à ne pas négliger dans la poursuite de la stratégie globale de l’État sioniste. Ainsi Jacob Robinson, conseiller juridique de l’Agence juive, le 4 septembre 1948 déclara : « Le débat sur le génocide peut constituer une excellente occasion d’aborder le sort des juifs dans les pays orientaux [c’est-à-dire du bloc de l’Est] ». De même, « on pourrait dénoncer la pratique des pays arabes à l’égard des communautés juives pour contrer les revendications arabes contre Israël ». Mais cela ne suffit pas à susciter l’intérêt d’Israël pour la question : nulle trace dans les archives de sa participation à la session sur l’adoption de la Convention le 9 décembre 1948. Les réunions, rapports et documents de travail du ministère des affaires étrangères ne font aucune mention du projet.
Pour Tel-Aviv, la Convention sur le génocide représentait une cause uniquement juive, ainsi qu’en témoigne le ministre des affaires étrangères Moshé Sharett (1948-1956). Devant la Knesset, dont c’était, par une ironie de l’histoire, le premier débat depuis qu’elle s’était installée à Jérusalem en violation de la résolution 181 de l’ONU, il présenta en ces termes la question de la Convention :
“Tout d’abord, il existe un traité sur ce qu’on appelle le « génocide » — la destruction d’une race. C’est une conséquence directe de l’Holocauste juif en Europe, et c’est une idée d’un juif, dont le nom est Lenkin [sic], qui, pour l’amour du ciel… a obtenu que soit considéré comme un crime le fait d’exiler ou de déporter quelqu’un en raison de son appartenance à un groupe racial. Je suppose que nous adhérons à ce traité.“
La signature devait rester symbolique, car, à ce stade, Robinson et Ezekiel Gordon, juriste également, avaient déjà exprimé leurs réticences quant à la perspective d’une ratification israélienne. Celle-ci est pourtant intervenue le 9 mars 1950, mais Israël ne s’est guère soucié de la faire ratifier par d’autres États. Pour son entrée en vigueur, on évita également toute discussion sur la nature des groupes concernés, le texte de loi reformulant simplement la définition du génocide de manière à faire référence aux « crimes contre le peuple juif ».
Néanmoins, la signature de la Convention permettrait à Israël d’attester sa qualité de membre à part entière de la « communauté internationale » en soulignant son statut souverain et légitime. En tant que cause juive justement, elle serait destinée à « servir de moyen de propagande » comme l’avait fait remarquer un membre de la Knesset. Le génocide lui-même finit par servir a posteriori de ressort mémoriel du « combat héroïque » des juifs sionistes pour la conquête de la « terre d’Israël ». Aussi les débats sur le génocide devaient-ils être reportés : « Moins nous parlerons, plus vite nous avancerons ».
Orient XXI – Julien Lumière – 29 avril 2026
Julien Lumière est un chercheur indépendant.