Trois livres, l’un écrit par un historien, l’autre par un avocat et le dernier par un journaliste, mettent la Palestine au centre de débats politiques, judiciaires et littéraires. Leurs auteurs cherchent, de manières très différentes, les mots justes, sans effets polémiques, pour inscrire leurs combats et leurs choix dans une histoire toujours en train de s’écrire.
Les suites du 7 octobre 2023 continuent de susciter une poignée de livres en cette rentrée 2026 à dominante de plaidoyer pro domo pour des aveuglements venus de loin et nourris depuis des années par une lourde propagande pro-israélienne qui, sans relâche, tente de justifier des politiques scandaleuses, liberticides, guerrières et à sens unique. Il est donc bon que quelques auteurs prennent du recul, abordent les questions politiques, morales et culturelles par d’autres biais que celui de l’autocomplaisance.
Trois auteurs au profil a priori très différents ont su trouver, dans leurs livres qui viennent de paraître, des chemins de traverse. Leurs pas de côté permettent de mieux comprendre où nous nous trouvons aujourd’hui sur le terrain en Israël et en Palestine, mais aussi sur l’avenir de la région, le statut des libertés en France et la pratique du journalisme. L’historien Ilan Pappé, l’avocat Rafik Chekkat et le journaliste du Monde Louis Imbert nous envoient non pas des cartes postales, mais des analyses et des digressions qui ont un point commun : garder la Palestine au cœur, en faire le centre de notre attention, tant il reste de combats à mener pour elle, avec elle, en pensant à elle.
Un doute sérieux sur l’avenir d’Israël
Avec La chute d’Israël, pour la décolonisation et la coexistence, Ilan Pappé, l’auteur du livre Le nettoyage ethnique de la Palestine (2007), cherche une issue pour sortir Israël d’une ornière faite d’atrocités perpétrées à l’égard du peuple palestinien au nom d’un sionisme de plus en plus messianique. Cette question de la chute, de la disparition d’Israël est au centre des préoccupations d’un certain nombre d’Israélien·nes venu·es pour la plupart de la gauche. Je l’avais raconté dans un reportage ici même en avril 2024, six mois après le début de la guerre contre Gaza. Pappé a « un doute sérieux sur l’avenir de l’État juif ». Cela le rend en tout cas optimiste face aux « fissures » d’un pays qui s’effondre sous nos yeux, en raison, mais pas seulement, de la brutalité de ses réponses. Pappé pense que « l’échec » que vit Israël conduit à un « moment de vérité ». Il va donc tenter, en balayant l’histoire récente, d’imaginer une réalité différente, dans une sorte de dystopie qui nous projette en 2048, lors du centenaire de la création d’Israël. À un moment où l’on s’ennuie en Palestine…
Professeur âgé de 71 ans, Pappé montre avec La chute d’Israël ses qualités de pédagogue et d’historien. Il note en préalable que « “le processus de paix” a été incapable d’offrir la moindre résolution » à un conflit qui remonte non pas à la proclamation de l’État d’Israël en 1948, mais à la première guerre mondiale (1914-1918), avec la déclaration Balfour et l’effondrement de l’Empire ottoman :
Si l’on considère le processus de paix de 1967 à nos jours, on voit la réalité qu’il a contribué à faire advenir : la quasi-totalité de la Palestine historique est passée sous le contrôle d’Israël, soit directement, soit par un siège dans le cas de la bande de Gaza.
Au passage, Israël a gagné une « immunité permanente » tandis que les citoyens palestiniens d’Israël et les habitants de Jérusalem-Est subissent « une ségrégation de fait ». Pappé va raconter les nombreuses « fissures », en remontant le cours de l’histoire locale, d’une plume alerte. Il remet les évènements en perspective, des premiers sionistes ultras aux ministres suprémacistes, du premier grand-rabbin de Palestine, Abraham Isaac Kook (1865-1935), à Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich. Il est saisissant de réaliser la continuité des propos et des intentions : tout était écrit, et Pappé livre une excellente synthèse.
D’autant que s’il analyse Israël, ses idéologues et ses dirigeants, Pappé rapporte également « les idées nouvelles » de la jeune génération palestinienne. Les médias en ligne jouent un grand rôle, tandis que se rapprochent des militant·es des territoires et d’Amérique du nord. Depuis Black lives matter1, cela produit du partage d’expérience, mais aussi des pistes d’organisation politique pour sortir de la colonisation. C’est de révolution dont parle Pappé. Elle devra, selon lui, s’accompagner de « la mise en œuvre d’une justice transitionnelle […] en reconnaissant que dans une société injuste, un large spectre de complicité entoure les violations des droits humains ».
L’antiterrorisme, un triomphe pour Nétanyahou
La justice est le combat spécifique de Rafik Chekkat, avocat à Marseille qui pose avec La Palestine en procès une question simple : « Comment comprendre qu’en France, aujourd’hui, il soit plus risqué sur le plan pénal de dénoncer un génocide que d’y participer ? » « Se faire arrêter un matin, c’est arrivé à quantité de mes clients » : c’est par ces mots que le juriste ouvre son livre. Un post, une protestation, une citation du Coran : ces publications et actes courants deviennent aux yeux de la justice des délits quand il s’agit d’Israël et de Palestine. Il décortique le rôle central de « l’antiterrorisme » et de son « extension infinie » qui consacre « le triomphe de la doctrine Nétanyahou », inaugurée par une conférence à Jérusalem en 1979 par celui qui n’est pas encore premier ministre et entend proposer sur le « conflit israélo-palestinien » « un nouveau cadre d’interprétation ».
Il va infuser dans le monde entier, et particulièrement dans le droit français à partir d’une loi de novembre 2014. Pour contrer cette victoire idéologique, il faut donc trouver des réponses politiques mais aussi juridiques. Ce sera le cadre de sa première plaidoirie, en juillet 2025 à Aix-en-Provence, pour le procès du professeur François Burgat, poursuivi pour « apologie du terrorisme » à cause d’un tweet. Chekkat raconte la construction de son argumentaire, en analysant la politique israélienne et les réactions internationales, dont celle des dirigeants français. C’est un travail moral et juridique, et c’est assez stupéfiant de suivre l’ampleur du phénomène en France. Chacun peut le constater dans son entourage : il est souvent difficile de parler de la Palestine et c’est parfois risqué. Le procès raconté au chapitre deux sur l’usage du mot « intifada » est particulièrement passionnant, d’autant que, rappelle Chekkat, « la colonisation des Palestiniens demeure absente des débats ».
Des strates méconnues de la société israélienne
Dernier livre, celui de Louis Imbert, correspondant du Monde à Jérusalem de 2019 à 2024. Dans une ville où sont passées plusieurs grandes plumes de ce journal, Louis Imbert a marqué son séjour par des papiers au long cours, en particulier dans les territoires palestiniens occupés, écrits d’une plume sensible. Il a aussi essayé d’explorer des strates plus méconnues de la société israélienne, les Palestiniens de l’intérieur et les religieux orthodoxes.
Avec Les six premiers jours d’octobre, on aurait pu penser qu’Imbert allait nous livrer une rétro-chronologie de ces heures qui ont précédé les attaques et les massacres du Hamas, et l’inaction encore inexpliquée du gouvernement et de l’armée israélienne. Mais Imbert fait plusieurs pas de côté et publie un journal de danseur étoile, bizarre, intime et poétique, fragmenté, illustré de jeux typographiques et de quelques photos, « un état des lieux » et deux « états du rêve ». Le premier « ne mène à rien », les seconds conduisent aux réseaux sociaux puis à des vitres trouées avec vue sur la mer, peut-être à Gaza. On attrape des phrases, médite des observations, chavire au fil des lignes. On est content de croiser Walter Benjamin qui « écoute les arbres », et d’autres personnages de l’histoire moderne du judaïsme, d’Israël et de Palestine. Enfin, on partage un peu de la vie personnelle d’un expat’ à Jérusalem. Les six premiers jours d’octobre stimule nos esprits paralysés par l’angoisse et la terreur.
C’est un livre surprenant et fort, comme ceux de Pappé et de Chekkat. Leurs lectures sont particulièrement intéressantes, et réconfortantes.