Sur la révocation de Karim Khan, et la mort par consentement de la justice internationale.
Quatre-vingt-deux. Retenez ce chiffre. Quatre-vingt-deux États sur cent vingt-cinq ont voté, le 24 juillet 2026, à huis clos et à bulletins secrets, la révocation du procureur de la Cour pénale internationale. Il en fallait soixante-trois. Treize ont voté pour son maintien. Karim Khan, l’homme qui avait requis des mandats d’arrêt contre un Premier ministre israélien en exercice, est sorti du bâtiment par la petite porte, éjecté par ceux-là mêmes qui l’avaient élu pour neuf ans.
Vingt-six mois se sont écoulés entre le jour où il a demandé qu’on juge Benyamin Netanyahou et le jour où l’on a jugé Karim Khan.
En vingt-six mois, cette Cour n’a pas réussi à faire arrêter un seul des dirigeants qu’elle a mis en accusation. Elle a réussi à se débarrasser de celui qui les accusait.
Commençons par ce que je ne dirai pas
Je ne dirai pas que la plaignante ment. Je n’en sais rien, personne n’en sait rien hors du dossier, et surtout : cette femme a subi deux ans de procédure et de fuites, et elle mérite mieux que de servir de munition à qui que ce soit — moi compris. Ceux qui, pour défendre la Palestine, en sont réduits à salir une femme qui accuse son supérieur devraient réfléchir à ce qu’ils sont devenus.
Je ne dirai pas non plus que Washington a acheté quatre-vingt-deux votes. C’est invérifiable, c’est paresseux, et c’est surtout inutile à ma démonstration.
Parce que voilà la vérité, et elle est bien pire que le complot : il n’y a pas eu besoin de complot.
Le mécanisme, dans toute sa beauté
Personne n’a attaqué la CPI. Personne n’a exigé le retrait des mandats. Personne n’a même contesté la compétence de la Cour sur la Palestine — la Palestine est État partie depuis 2015, l’argument était perdant d’avance. On a fait infiniment mieux.
Février 2025 : un décret présidentiel américain sanctionne le procureur. 2025 : neuf membres du personnel de la Cour sont visés — des juges, le procureur, les procureurs adjoints. Juillet 2025 : Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’ONU, est sanctionnée à son tour. Février 2026 : elle et les personnels de la CPI atterrissent sur la liste des ressortissants spécialement désignés du Trésor américain, entre les trafiquants de drogue mexicains et les marchands d’armes nord-coréens. Une juriste italienne. Sur une liste antiterroriste. Pour avoir écrit des lettres.
Il a fallu attendre mai 2026 pour qu’un juge fédéral américain suspende ces sanctions, au motif qu’elles violaient probablement le Premier amendement. Un tribunal de Washington a donc mieux défendu la liberté d’un expert onusien que l’ensemble des chancelleries européennes réunies. Notons-le, en passant, pour les jours où l’on nous reparlera des valeurs.
On n’a pas démoli le tribunal. On a coupé l’eau, le gaz et les comptes en banque de ceux qui y travaillent, puis on a attendu que le bâtiment se vide tout seul.
Et le 24 juillet, l’institution a fait le reste elle-même. C’est la trouvaille du siècle en matière de neutralisation judiciaire : il ne faut pas frapper une cour, il faut lui apprendre la peur, et elle s’ampute d’elle-même.
Aux quatre-vingt-deux
Parlons-en, de ces quatre-vingt-deux. Ce ne sont pas des sanctions américaines, ce sont des bulletins. Glissés par des États parties. Des démocraties européennes qui, dix-huit mois plus tôt, juraient solennellement respecter les décisions de la Cour et exécuter ses mandats. Des États qui expliquaient à qui voulait l’entendre que le droit international n’est pas négociable.
Aucun n’a eu à se justifier. Le scrutin était secret. C’était même l’idée.
On nous répondra que la procédure a duré deux ans, qu’il y a eu une enquête externe de l’ONU, un groupe d’experts judiciaires, des observations écrites. Très bien. Alors expliquez-nous pourquoi la seule institution au monde incapable d’arrêter un chef d’État en quinze ans a soudain trouvé, elle, l’énergie, la célérité et la majorité qualifiée pour se débarrasser de son propre procureur. Expliquez-nous cette efficacité subite. Nous écoutons.
Et le ministre israélien des Affaires étrangères, lui, n’a pas attendu vingt-quatre heures : il a salué publiquement un renvoi qu’il présentait comme attendu de longue date. Quand la partie visée par vos mandats applaudit votre procédure disciplinaire, il est peut-être temps de relire votre procédure disciplinaire.
Sept
Vingt-quatre ans d’existence. Sept condamnations. Sept. Un tribunal de proximité en prononce davantage un mardi après-midi.
Trente-quatre affaires au rôle, aucun pouvoir d’arrestation, et des États parties qui coopèrent avec enthousiasme tant qu’il s’agit d’un chef de milice congolais et développent une soudaine complexité juridique dès qu’il s’agit d’un allié. Poutine circule. Netanyahou circule. Le Statut de Rome fonctionne parfaitement : il attrape exactement ceux qu’il a été conçu pour attraper.
On reprochait à cette Cour, depuis vingt ans, de ne juger que des Africains. Elle a passé deux décennies à jurer que c’était une coïncidence. La première fois qu’elle a visé un dirigeant 2occidental et un allié occidental, son procureur a été sanctionné, suspendu, puis destitué. La coïncidence a rendu son verdict.
La justice des vainqueurs n’a jamais changé de nom
Nuremberg avait au moins l’honnêteté de la brutalité : les vainqueurs jugeaient les vaincus, et personne ne prétendait le contraire. Nous avons fait mieux depuis. Nous avons construit un palais à La Haye, un traité de cent vingt-huit articles, un budget, un site internet en six langues, et nous avons appelé cela le droit.
La différence avec 1945 n’est pas morale, elle est cosmétique. Nous avons remplacé la justice des vainqueurs par la justice des solvables. C’est le même produit dans un plus bel emballage.
Une cour dont on peut débrancher l’accusateur n’est pas une cour. C’est un service. Et un service, ça se résilie.
Posons alors la seule question qui vaille, et que pas un ministre des Affaires étrangères n’osera aborder en public : quel procureur, désormais, ouvrira une enquête contre l’allié d’une grande puissance ? Aucun. Pas par lâcheté — par arithmétique. Le prochain procureur a regardé la scène du 24 juillet. Il a compris. Il a une famille, un compte en banque, un passeport qu’il aimerait pouvoir utiliser. L’indépendance du parquet international vient d’être cotée en bourse, et le cours est connu.
Ce que nous venons d’enseigner au monde
À tous les gouvernements qui envisagent l’annexion, le déplacement forcé de population, l’affamement d’un territoire ou le bombardement méthodique de quartiers civils, nous avons transmis cette semaine une information gratuite, fiable et vérifiée : il n’y a pas de sanction. Il n’y a qu’un rapport de force. Le droit humanitaire est une littérature. Les Conventions de Genève sont un rayon de bibliothèque. Le Statut de Rome est une déclaration d’intention avec parking.
Et à tous ceux qui subissent — un enfant de Gaza, un enfant du Darfour, un enfant de Marioupol —, nous avons transmis une seconde information, beaucoup plus dangereuse : les tribunaux ne servent à rien.
Voilà comment on fabrique trente ans de violence. Pas en commettant des crimes : en démontrant publiquement, solennellement, par vote à bulletins secrets au siège des Nations unies, qu’ils sont impunissables. Chaque attentat des vingt prochaines années aura une part de sa généalogie dans cette salle.
Ce qu’il faudrait, et que personne ne fera
Il existe des solutions. Elles sont connues, techniques, et parfaitement réalisables. Elles ne seront pas mises en œuvre, parce qu’aucun des États en position de les adopter n’a le moindre intérêt à ce qu’elles existent. Les voici quand même, pour mémoire, et pour qu’on ne puisse pas dire qu’on ne savait pas :
- Retirer aux États le pouvoir de révoquer les magistrats de la Cour. Une faute se juge devant une instance juridictionnelle indépendante, contradictoire, motivée publiquement — pas dans un scrutin secret de gouvernements sous pression.
- Faire de la sanction d’un magistrat international un manquement conventionnel, avec des conséquences juridiques automatiques pour l’État qui la prononce — y compris de la part de ses alliés.
- Supprimer le privilège du Conseil de sécurité, où cinq États saisissent la Cour pour les autres et s’en exemptent pour eux-mêmes. C’est l’anomalie fondatrice, et tout le reste en découle.
- Blinder financièrement la Cour : un mécanisme de garantie qui rende inopérante toute sanction bancaire visant son personnel. Un procureur qu’on peut couper de son salaire n’est pas indépendant.
Sans cela, la CPI continuera d’exister. Bâtiment, budget, communiqués de presse, affaires au rôle, photos de famille. Une façade parfaitement entretenue sur une salle vide.
Une justice qui ne s’applique qu’aux faibles n’est pas une justice imparfaite qu’il faudrait patiemment améliorer. C’est une injustice de plus, avec des robes, un budget et un service de communication.
Le 24 juillet 2026, cent vingt-cinq États avaient le choix entre un tribunal qui les dérange et un décor qui les rassure.
Quatre-vingt-deux ont choisi le décor.
André CHAMY – 26 juillet 2026