Photo titre : Le médecin palestinien Hussam Abu Safiya, capturé et placé en détention par l’armée israélienne à Gaza en décembre 2024 et toujours en détention, comparaît par vidéoconférence lors de son audience devant la Cour suprême israélienne à Jérusalem, le 10 juin 2026. (Abeer Salman)
Quatorze médecins de Gaza sont toujours détenus dans des prisons israéliennes sans avoir été inculpés ; ils affirment y être victimes de mauvais traitements particulièrement graves.
La photo du Dr Hussam Abu Safiya a été publiée le 10 juin, et représente l’un des premiers signes de vie que sa famille a reçu depuis février 2025.
L’ancien directeur de l’hôpital Kamal Adwan, qui figure parmi les médecins palestiniens les plus éminents détenus par Israël pendant le génocide à Gaza, avait été conduit devant la Cour suprême israélienne pour une audience concernant la poursuite de sa détention. Sur cette photo, prise pendant la procédure, Abu Safiya semblait affaibli et visiblement plus maigre qu’avant son arrestation, après le raid de l’armée israélienne sur l’hôpital Kamal Adwan fin décembre 2024.
Cette image fut un véritable choc pour sa famille.
« Nous nous sommes tous mis à pleurer », a déclaré son fils, Elyas Abu Safiya, au magazine +972.
« Quand nous avons vu la dernière photo de mon père prise pendant son procès, ce n’était pas seulement son visage que nous voyions — nous voyions des signes évidents de torture ».
« C’est tellement douloureux de voir son père, qui a consacré sa vie à sauver des vies et à soigner des patients, dans cet état », a-t-il poursuivi. « Je ne sais pas comment décrire cela. Que vit-il loin des caméras ? Si c’est ce que nous avons vu en public, que se passe-t-il là-bas ? ».
Abu Safiya fait partie des 14 médecins palestiniens de Gaza actuellement détenus par Israël sans inculpation. En avril, l’organisation Physicians for Human Rights Israel (PHRI) a appelé à les libérer, affirmant que ces médecins se voyaient refuser une alimentation et des soins médicaux adéquats et subissaient des violences physiques pendant leur détention.
Le 16 juin, la Cour suprême a rejeté l’appel d’Abu Safiya, permettant ainsi à Israël de continuer à le détenir en vertu de la loi sur l’incarcération des combattants illégaux. Cette loi autorise Israël à emprisonner des personnes sans inculpation ni procès s’il existe des « motifs raisonnables » de croire qu’elles ont pris part à des « activités hostiles ».
« Abu Safiya fait partie des 14 médecins palestiniens de Gaza actuellement détenus par Israël sans inculpation. »
Son avocat, Nasser Odeh, qui a rendu visite à Abu Safiya fin mai, a déclaré que le médecin « souffre de maladies chroniques et ne reçoit pas les médicaments dont il a besoin. Les autorités pénitentiaires ne lui ont pas fourni de soins médicaux adéquats ».
Le 3 juin, a ajouté M. Odeh, Abu Safiya a été transféré en cellule d’isolement. « La décision de le placer à l’isolement semble revêtir un caractère punitif et fait suite au recours qu’il a déposé », a déclaré M. Odeh. « L’une des principales difficultés réside dans les moyens juridiques extrêmement limités dont il dispose pour contester sa détention, car aucune accusation officielle n’a été portée contre lui et aucun acte d’accusation n’a été prononcé ».
« On lui refuse les visites de sa famille, celles du Comité international de la Croix-Rouge, ainsi que la possibilité de recevoir des vêtements de l’extérieur », a déclaré M. Odeh.
« Chaque médecin a perdu plus de 20 kilos »
Le PHRI, qui a déposé le 30 avril une requête auprès de la Cour suprême au nom des 14 médecins emprisonnés, a déclaré qu’Israël avait « arrêté des centaines de professionnels de santé indispensables, paralysant de fait un système de santé déjà fragile et soumis à des destructions constantes ».
Naji Abbas, directeur du département des prisonniers et des détenus au sein du PHRI, a déclaré au magazine +972 que, au cours des six dernières semaines, l’avocat de l’organisation avait pu rencontrer dix médecins détenus originaires de Gaza, dont Abu Safiya. Leurs témoignages, a-t-il ajouté, révèlent un schéma récurrent d’abus, de privation de nourriture et de négligence médicale.
« Tous ont déclaré s’être vu refuser des soins médicaux », a déclaré M. Abbas. « Tous souffrent de blessures causées par des violences, et tous se sont plaints d’être affamés. Chaque médecin a perdu plus de 20 kilos ».
Dans un cas, a déclaré Abbas, l’état de santé d’un médecin était si grave que le PHRI a fait appel à l’administration pénitentiaire israélienne. « Suite à notre appel, il a été conduit dans une clinique, où son poids a été mesuré à 55 kilogrammes », a déclaré Abbas, soit plus de 30 kilogrammes de moins que ce qu’il pesait lors de son arrestation, il y a plus de deux ans.
Les médecins, a ajouté Abbas, sont presque totalement coupés du monde extérieur.
« Il faut comprendre que le Dr Hussam Abu Safiya n’a pas connaissance de la campagne internationale réclamant sa libération, car il est totalement coupé du monde extérieur », a déclaré Abbas. « Ils ne peuvent ni lire les journaux, ni écouter la radio, ni accéder à aucune information provenant de l’extérieur. Les seules personnes avec lesquelles ils peuvent communiquer sont leurs avocats ».
Abbas estime que le maintien en détention administrative de ces médecins est lié à ce dont ils ont été témoins lors de l’offensive israélienne sur Gaza, et à ce qu’ils pourraient un jour révéler publiquement.
« L’État israélien a peur de ce qu’ils pourraient dire », a-t-il déclaré. « Il craint les récits qu’ils feront et les témoignages qu’ils apporteront sur ce qu’ils ont vécu et ce qu’ils ont vu au cours de ces derniers mois ».
« Abbas estime que le maintien en détention administrative de ces médecins est lié à ce dont ils ont été témoins lors de l’offensive israélienne sur Gaza, et à ce qu’ils pourraient un jour révéler publiquement. »
Rappelant les propos d’un médecin détenu, le chirurgien Ahmad Moussa, après une récente visite de la PHRI, il a souligné la résilience qui a permis à de nombreux médecins détenus de tenir bon — et de rester des témoins potentiels de ce qui s’est passé à Gaza et au sein du système carcéral israélien.
« La dernière fois que nous l’avons rencontré, il a dit : “Je m’adapte à la douleur. Je m’y habitue. Ma question est : quand serai-je libéré ?” ».
Cibles de traitements plus violents
Selon Abbas, les mauvais traitements décrits par les médecins ne correspondent généralement pas seulement à la détérioration des conditions de détention pour l’ensemble des prisonniers. Dans un précédent rapport de la PHRI s’appuyant sur 21 témoignages de professionnels de santé détenus, les médecins avaient expliqué avoir été la cible d’un traitement plus violent dès que les soldats ou les gardiens de prison découvraient leur profession.
« Tous les médecins ont décrit ce que l’on peut appeler un “traitement spécial” lorsque les soldats et les gardiens du Service pénitentiaire israélien apprenaient qu’ils étaient médecins », a déclaré Abbas.
« Un médecin, par exemple, a raconté avoir dit à un médecin de la prison israélienne : “Je suis médecin moi aussi. Je suis votre collègue. Vous devriez me traiter correctement.” Le médecin israélien lui a répondu en le giflant. »
D’autres médecins racontent des expériences similaires. « Lors des transferts d’un établissement à l’autre, lorsque les soldats ou les gardes se rendaient compte qu’il s’agissait de médecins, les coups s’intensifiaient », a déclaré Abbas.
« Tous les médecins ont décrit ce que l’on peut appeler un “traitement spécial” lorsque les soldats et les gardiens du Service pénitentiaire israélien apprenaient qu’ils étaient médecins », a déclaré Abbas. »
Selon Abbas, ce schéma ne se limitait pas au personnel médical. « Un médecin a raconté que dès qu’ils savaient que quelqu’un était un Palestinien instruit, il était plus battu », a-t-il expliqué. « Il ne s’agissait donc pas uniquement du fait d’être médecin en particulier, mais d’être un Palestinien instruit en général. »
Aujourd’hui, plus de 1 300 Palestiniens de Gaza sont détenus en vertu de la loi dite sur les
« combattants illégaux ». Parmi eux figurent des mineurs, des enseignants, des médecins et des infirmiers — tous détenus sans inculpation sur la base de ce qu’il a qualifié [Abbas] d’allégations fallacieuses fondées sur la propagande et les reportages médiatiques.
Il cite un cas emblématique de l’absurdité de cette loi : celui de Fahamiya Al-Khali, une Palestinienne de 82 ans originaire de Gaza atteinte de la maladie d’Alzheimer, qui a été détenue pendant plus de sept semaines à la prison israélienne de Damon sous ce même chef d’accusation.
« C’est pourquoi j’insiste sur le fait que le nom de cette loi ne reflète pas ce qui se passe sur le
terrain », a déclaré Abbas. « Dans la pratique, elle fonctionne comme une autre forme de détention administrative — où les Palestiniens sont détenus pendant de longues périodes sans avoir été officiellement inculpés. »
Pour la famille du Dr Ahmad Moussa, arrêté à l’hôpital Nasser en février 2024, cette incertitude définit la vie de tous les jours depuis son incarcération.
« Je l’ai vu trois jours avant son arrestation et je l’ai mis en garde contre ce qui s’était passé à l’hôpital Al-Shifa », a déclaré son frère, Ashraf Moussa, à +972. « Je lui ai dit : “J’ai peur pour toi”, mais il a insisté pour rester là-bas. »
« Pendant très longtemps, nous n’avons eu aucune nouvelle de lui. Pendant une année entière, nous n’avons rien su. Puis nous avons commencé à entendre des informations contradictoires jusqu’à ce qu’un avocat puisse enfin lui rendre visite et nous rassurer. »
La famille a depuis appris que Moussa était détenu à la prison de Ketziot, dans le sud d’Israël. Ashraf raconte qu’un avocat qui lui a rendu visite il y a environ dix jours a rapporté que Moussa souffrait de côtes fracturées et d’affections cutanées.
« Avant son arrestation, il pesait environ 110 kilogrammes », a déclaré Ashraf. « Il pèse désormais environ 70 kilogrammes », selon l’avocat.
« Nous ne lui avons pas parlé du tout. D’après ce que nous ont rapporté des personnes qui ont été libérées, les conditions de détention sont catastrophiques et des actes de torture sont commis », a-t-il poursuivi. « Aucune accusation n’a été portée contre lui. Il n’a pas été inculpé. Son seul crime est d’être un médecin palestinien. »
Ibtisam Mahdi a contribué à cet article.
YA’ANI – Shatha Yaish – 29 juin 2026 – publication AFPS Alsace 7 juillet 2026
Shatha Yaishest, journaliste couvrant Jérusalem Est et la Cisjordanie.