Dix-sept fois apartheid

Les élections israéliennes ont eu lieu hier et, alors que le dépouillement se poursuit, un résultat retient particulièrement l’attention : les partis palestiniens pourraient obtenir autour de 17 sièges à la Knesset, contre 10 lors des dernières élections.

Ce résultat a déjà suscité des réactions auxquelles on s’attendait comme celle de membre du burex Renaissance, Deborah Abisror écrit : « En Israël, record du vote des deux listes arabes avec 17 sièges à la Knesset selon les dernières estimations. Sacré apartheid 🙄 »

L’argument est bien connu : puisque les Palestiniens citoyens d’Israël peuvent voter, élire leurs représentants et siéger au Parlement, Israël ne saurait être un État d’apartheid. Sauf que non seulement cet argument est cynique et ignorant mais les élections d’hier, et surtout les réactions qu’elles suscitent, permettent précisément de comprendre pourquoi.

Commençons par les résultats.

Les deux principales formations palestiniennes, Ra’am, parti islamo-conservateur dirigé par Mansour Abbas, et la Liste unifiée, qui rassemble plusieurs partis palestiniens et une formation de gauche arabo-juive, ont réalisé une percée électorale considérable.

Mais que nous apprend réellement cette mobilisation ?

D’abord, qu’après des années de génocide à Gaza et de nettoyage ethnique en Cisjordanie, de répression, de violences et de dégradation des conditions de vie, une partie importante des Palestiniens citoyens d’Israël a décidé de retourner aux urnes, estimant que participer aux élections serait plus bénéfique que de les boycotter. Et cette mobilisation est spectaculaire : à Sakhnin, le taux de participation a atteint 83,5 %, contre 68,4 % en 2022 ; à Nazareth, il est passé de 48,3 % à 70 %, et à Umm al-Fahm, il a presque doublé, passant de 38,3 % à 70,1 %.

La criminalité dans les localités palestiniennes a explosé, les assassinats se multiplient et la politique du ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir, accompagnée d’une incitation permanente à la haine contre les Palestiniens citoyens d’Israël, a considérablement aggravé le sentiment d’insécurité.

À cela s’ajoutent les persécutions jusque sur leurs lieux de travail, où des Palestiniens ont été licenciés, suspendus ou dénoncés pour de simples expressions de solidarité avec Gaza, mais aussi les agressions subies pour le simple fait de parler arabe, ainsi que les violences racistes devenues presque quotidiennes dans l’espace public. Sans oublier la délégitimation permanente de leur représentation politique, qui dépasse largement la droite de Netanyahou et touche également les partis de l’opposition sioniste.

Comme l’explique la journaliste palestinienne Samah Salaime dans Zman Israel, même des personnes qui boycottaient habituellement les élections ont décidé de participer, non pas parce qu’elles auraient retrouvé confiance dans le système politique israélien, mais parce qu’elles considèrent que la poursuite du gouvernement Netanyahou, Smotrich et Ben Gvir représente une menace pour leur avenir.

Pour beaucoup, voter est devenu un moyen de tenter de se protéger.

Voilà donc comment s’explique ce taux de participation particulièrement élevé. Une fête de la démocratie ? Loin de là. Mais l’apartheid ne se manifeste pas seulement dans les raisons qui ont poussé les citoyens palestiniens à voter. Il se révèle aussi dans les réactions suscitées par leur participation aux élections, autrement dit par le simple exercice de leur droit démocratique.

Le jour même des élections, Netanyahou a multiplié les publications alarmistes dénonçant la participation électorale des Palestiniens. Il les a accusés de vouloir « voler les élections », juste à cause de leur participation. Autrement dit, le Premier ministre d’un État qui se présente comme une démocratie a décrit l’exercice du droit de vote par une partie de ses propres citoyens comme une menace contre laquelle il fallait mobiliser les électeurs juifs. (une vidéo publiée par Bibi).

En 2015 déjà, Netanyahou lançait son célèbre avertissement : « Les électeurs arabes affluent en masse aux urnes. » Onze ans plus tard, la situation est encore pire. Pendant toute la campagne électorale, Netanyahou a multiplié les vidéos générées par intelligence artificielle, véhiculant des représentations racistes des Palestiniens et présentant leur participation politique comme une menace pour l’État juif.

Mais cette délégitimation ne se limite absolument pas à Netanyahou et à l’extrême droite. Elle traverse une grande partie de l’opposition sioniste, dont les dirigeants ont réfusé presque systématiquement au cours de leur campagne d’envisager une collaboration avec les partis palestiniens, comme s’il s’agissait d’un crime politique.

En février 2026, Naftali Bennett déclarait qu’après le 7 octobre, il n’existait plus de mandat pour former un gouvernement reposant sur les partis palestiniens. Avec Yaïr Lapid, il affirmait vouloir s’appuyer exclusivement sur des partis sionistes.

En octobre, Gadi Eisenkot déclarait à son tour que Ra’am ne ferait pas partie d’un gouvernement qu’il dirigerait. Il précisait que toute formation souhaitant participer à sa coalition devrait reconnaître Israël comme État juif et démocratique, soutenir le service militaire obligatoire et reconnaître le Hamas comme organisation terroriste, avant d’ajouter qu’aucun parti palestinien ne remplissait ces conditions. Des responsables de son entourage expliquaient également qu’un gouvernement dépendant des partis palestiniens ne pourrait pas faire adopter de “lois sécuritaires”.

Même Yaïr Golan, dirigeant du parti de la gauche sioniste Les Démocrates, qui s’est pourtant déclaré favorable à une coopération avec les partis palestiniens, a soutenu la disqualification de Sami Abu Shehadeh, candidat de la Liste commune.

Il s’agit bien évidemment, au moins en partie, de stratégies électorales destinées à séduire un électorat juif. Mais c’est précisément ce qui rend cette situation si révélatrice : la délégitimation des représentants palestiniens est devenue un argument de campagne, et leur éventuelle participation au pouvoir un repoussoir politique.

Les résultats des élections placent pourtant les partis palestiniens dans une position potentiellement décisive pour la formation du prochain gouvernement. Leur soutien, leur participation ou même leur abstention pourraient permettre de constituer une coalition alternative à Netanyahou. Voilà donc des responsables politiques qui passent leur temps à dénoncer Netanyahou comme une menace existentielle pour la démocratie israélienne, tout en présentant la collaboration avec les représentants élus d’une partie de leurs propres citoyens comme une menace tout aussi grave.

Et cette conception de la “démocratie” est loin de se limiter aux responsables politiques. Elle est profondément ancrée dans la société juive israélienne. Selon l’Institut israélien de la démocratie, en 2025, seuls 27 % des Juifs israéliens soutenaient l’intégration d’un parti palestinien au gouvernement. En 2022, 80 % estimaient que les décisions cruciales concernant la paix et la sécurité devaient être prises par une majorité juive. Plus révélateur encore, 60 % considéraient que cette exigence devait également s’appliquer aux décisions économiques et sociales.

Autrement dit, il ne s’agit même pas seulement d’exclure les Palestiniens des décisions relatives à la sécurité nationale, comme le prétendent souvent les responsables politiques israéliens. Il s’agit de réserver aux Juifs le pouvoir de décider de l’ensemble des orientations politiques du pays. Et ce n’est pas tout : en 2025, 53 % des Juifs israéliens estimaient que le gouvernement devrait encourager l’émigration des citoyens palestiniens hors du pays.

Voilà donc une société dans laquelle une majorité de la population juive considère que les citoyens palestiniens ne devraient pas avoir le même poids dans les décisions politiques, et dont plus de la moitié soutient des politiques visant à les encourager à quitter le pays. Leurs voix peuvent être comptabilisées, mais leur droit à participer pleinement à l’exercice du pouvoir est contesté. Et leur présence même sur leur terre est considérée par une partie considérable de la population comme indésirable.

Rappelons que cette distinction, qui relègue les Palestiniens au rang de citoyens de seconde zone, est au cœur même du régime israélien, que nous qualifions de régime d’apartheid.

Les Palestiniens citoyens d’Israël sont les descendants de celles et ceux qui ont pu rester sur leurs terres malgré la Nakba. Après la création de l’État, ils ont été placés sous un régime militaire distinct de celui des citoyens juifs, qui a perduré jusqu’en 1966. Ce régime, mis en place par les gouvernements travaillistes (gauche sioniste), restreignait leurs déplacements, leurs libertés politiques et leur accès à l’emploi. Il s’inscrivait notamment dans une politique de contrôle de cette population et d’encouragement à son départ.

La fin du régime militaire n’a pas mis fin à cette hiérarchie institutionnelle, bien au contraire. Des lois relatives à la citoyenneté aux politiques foncières réservant une partie des terres aux Juifs et favorisant la création de localités exclusivement juives, en passant par les restrictions au regroupement familial, tout un arsenal législatif organise et perpétue les inégalités entre citoyens juifs et palestiniens. En 2018, la loi fondamentale sur l’État-nation est venue consacrer cette hiérarchie au niveau constitutionnel, en réservant explicitement au seul peuple juif le droit à l’autodétermination nationale. Il ne s’agit donc pas simplement de lois discriminatoires isolées, mais d’un système juridique qui institutionnalise une distinction entre citoyens selon leur appartenance nationale et ethnique, et leur reconnaît des droits différents. Ça vous rappelle la définition de quelque chose, Deborah Abisror* ?

Ce qui frappe dans le commentaire de Deborah Abisror, c’est cette idée, profondément ancrée dans le discours politique israélien, que les Palestiniens devraient considérer leurs droits comme un cadeau de l’État juif. En 2018, Naftali Bennett affirmait ainsi que les députés palestiniens devraient remercier Dieu chaque matin d’être Israéliens. Mais depuis quand des citoyens devraient-ils remercier leur État de leur reconnaître des droits fondamentaux ? Cette injonction à la gratitude révèle précisément la place réservée aux Palestiniens : celle d’une population tolérée sur sa propre terre, dans un État défini comme appartenant à un autre peuple.

Enfin, il faut rappeler une évidence : les Palestiniens citoyens d’Israël ne constituent qu’une partie de la population palestinienne soumise au pouvoir israélien. Les Palestiniens de Cisjordanie, de Jérusalem-Est et de Gaza vivent sous différentes formes de controle structurées par les autorités israéliennes et ne disposent pas du droit de vote aux élections, alors même que les gouvernements élus déterminent une grande partie de leurs conditions d’existence.

C’est en examinant l’ensemble de ces mécanismes de domination, de ségrégation territoriale et de différenciation juridique que des organisations comme Al-Haq, B’Tselem, Human Rights Watch et Amnesty International ont conclu à l’existence d’un système d’apartheid. La qualification d’apartheid ne dépend pas de l’absence absolue de droits électoraux. Elle renvoie à un régime institutionnalisé de domination et d’oppression systématique d’un groupe sur un autre, accompagné des actes définis par le droit international.

Ce n’est donc pas grâce à l’égalité politique que les partis palestiniens ont obtenu ces sièges. C’est malgré le système de domination auquel leurs électeurs sont confrontés. 17 sièges, non pas parce que l’apartheid n’existe pas. Mais malgré l’apartheid.

Ya’ani blog – Thomas Vescovi – 28 octobre 2026

    * Deborah Abisror-De Lieme est une figure influente en Israël. Elle a été directrice de l’EUJS (European Union of Jewish Students) . Candidate de la majorité présidentielle sur la 8ème circonscription des Français à l’étranger pour les législatives partielles de 2023.