Cela fait plus de trois mois, depuis le 28 février, que la deuxième agression israélo-étatsunienne contre l’Iran a été lancée. Des milliers d’Iraniens tués sous les bombardements, des destructions massives.
Pourtant, la plus grande puissance militaire du monde n’arrive pas à faire plier Téhéran. Loin de se déclarer battu, comme l’exige Trump sous la menace de destructions massives, l’Iran affirme ses conditions. Il réclame que le cessez-le-feu s’étende également au Liban, où Israël massacre la population civile, rase les bâtiments et infrastructures avec la volonté affichée d’occuper le sud du Liban en déplaçant les populations : un nettoyage ethnique assumé. Faute de quoi l’Iran ripostera aux bombardements israéliens.
Et pendant ce temps le calvaire de Gaza continue dans un faux cessez-le-feu où Israël poursuit son œuvre génocidaire. La principale menace pour la paix dans le monde, les États-Unis, continueront leurs aventures guerrières – pour restaurer leur hégémonie déclinante – tant que le respect du droit international n’est pas défendu concrètement.
De son côté, Trump presse Netanyahou de cesser le feu sur ce même front libanais, pour ne pas compromettre la signature de l’accord qu’il espère arracher. Mais comment obtenir un accord plus avantageux que celui conclu par Obama, alors que l’Iran ne réclame pas seulement la reconnaissance de ses droits souverains au nucléaire civil et à la levée de toutes sanctions mais également à la reconnaissance de son autorité sur le détroit d’Ormuz – l’un des plus stratégiques de l’économie mondiale – et le droit d’y prélever dorénavant une taxe de passage.
Quelle que soit l’issue des combats, on peut déjà l’affirmer : les États-Unis ont échoué. Reste à comprendre pourquoi.
La réponse tient en une remarque : l’Iran n’a pas livré une guerre, mais deux, menées de front. Une guerre militaire classique d’abord, avec frappes ciblées, missiles balistiques, drones développés et produits à bon marché. Une guerre économique, ensuite, en s’attaquant aux infrastructures de production pétrolière et gazière et aux voies de passage des navires dans le golfe Persique. Or c’est sur ce second terrain que s’est jouée la défaite états-unienne.
La véritable cible de l’Iran n’était pas seulement une raffinerie ou un tanker mais un des centres nerveux de l’économie mondialisée. En quelques décennies, la mondialisation a tissé des chaînes d’approvisionnement d’une longueur et d’une complexité sans précédent, où chaque maillon dépend de tous les autres. Le pétrole du Golfe, le gaz, le transit par Ormuz : autant de nœuds par lesquels transite une part décisive de l’énergie sur la planète – 20 % de la consommation mondiale de pétrole passe par ce détroit.
Frapper ces points, c’est faire vaciller des marchés à des milliers de kilomètres de là, l’assurance maritime qui s’envole, le fret qui se détourne, le baril qui flambe, les Bourses qui décrochent. Une économie aussi intégrée est une économie dont chaque point de passage est devenu un point de vulnérabilité. Sans oublier les risques de rétorsion sur les câbles sous-marins de transport des données numériques d’une importance capitale. Le mode de gestion des stocks en « juste-à-temps » porte ces fragilités à leur comble.
En supprimant les stocks de réserve au nom de l’efficacité, l’industrie mondiale a fait le pari que les flux ne s’interrompraient pas. Il suffit donc d’interrompre un flux – parfois quelques jours – pour gripper des chaînes entières, immobiliser des usines et faire grimper les prix.
L’Iran n’a pas eu besoin d’égaler la puissance de feu états-unienne : il lui a suffi de viser les artères de la mondialisation pour que l’onde de choc se propage.
C’est là que réside la nouveauté stratégique. Plus la mondialisation s’approfondit, plus elle offre aux puissances petites ou moyennes une asymétrie inédite : non pas vaincre l’agresseur sur le champ de bataille, mais rendre le coût économique de la guerre insupportable pour lui et pour ses alliés – en l’occurrence les pays du Golfe. L’Iran serait-il en train d’inventer un mode de défense de la souveraineté pour le XXIᵉ siècle — celui où l’on ne combat plus seulement une armée dans une guerre d’usure, mais aussi les dépendances économiques qui la soutiennent ?
Trump voulait faire de cette intervention une démonstration de la puissance états-unienne, dans la foulée de son succès au Venezuela. Le voilà englué, ne sachant plus comment sortir du bourbier. Il cherche un accord à tout prix, pour que la situation ne s’éternise pas jusqu’aux élections de mi-mandat et pour faire refluer les prix des hydrocarbures qui, du fait de la mondialisation, lui échappent totalement.
Une page se tourne et croire qu’on pourrait revenir en arrière serait une erreur.
l’Humanité – Robert KISSOUS – 12 juin 2026 -publication AFPS Alsace 15 juin 2026
Robert KISSOUS est économiste et consultant.